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Histoire et Tradition Orale


Djibril Tamsir Niane
Soundjata ou l'épopée mandingue

Paris. Présence africaine. 1960. 212 pages


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Histoire

Nous arrivons maintenant aux grands moments de la vie de Soundjata. L'exil va finir, un autre soleil va se lever, c'est le soleil de Soundjata. Les griots connaissent l'histoire des rois et des royaumes, c'est pourquoi ils sont les meilleurs conseillers des rois. Tout grand roi veut avoir un chantre pour perpétuer sa mémoire, car c'est le griot qui sauve la mémoire des rois, les hommes ont la mémoire courte.

Les royaumes ont leur destin tracé comme les hommes ; les devins le savent qui scrutent l'avenir ; ils ont, eux, la science de l'avenir; nous autres griots nous sommes les dépositaires de la science du passé, mais qui connaît l'histoire d'un pays peut lire dans son avenir.

D'autres peuples se servent de l'écriture pour fixer le passé ; mais cette invention a tué la mémoire chez eux ; ils ne sentent plus le passé car l'écriture n'a pas la chaleur de la voix humaine. Chez eux tout le monde croit connaître alors que le savoir doit être un secret 1 ; les prophètes n'ont pas écrit et leur parole n'en a été que plus vivante. Quelle piètre connaissance que la connaissance qui est figée dans les livres muets.

Moi, Djeli Mamadou Kouyaté, je suis l'aboutissement d'une longue tradition ; depuis des générations nous nous transmettons l'histoire des rois de père en fils. La parole m'a été transmise sans altération, je la dirai sans l'altérer car je l'ai reçue pure de tout mensonge.

Écoutez maintenant l'histoire de Soundjata, le Na'Kamma ; l'homme qui avait une mission à remplir.

Au moment où il s'apprêtait à revendiquer le royaume de ses pères, Soumaoro était le roi des rois, c'était le roi le plus puissant des pays du soleil couchant. Sosso, la ville forte, était le rempart des fétiches contre la parole d'Allah ; pendant longtemps Soumaoro défia le monde entier. Depuis son accession au trône de Sosso, il avait défait neuf rois, dont les têtes lui servaient de fétiches dans sa chambre macabre ; leur peau lui servait de sièges ; il se tailla des chaussures dans de la peau humaine. Soumaoro n'était pas un homme comme les autres, les génies s'étaient révélés à lui et sa puissance était incommensurable. Les sofas en nombre incalculable étaient aussi très braves car ils croyaient leur roi invincible.

Mais Soumaoro était un génie du mal ; sa puissance n'avait servi qu'à verser le sang ; devant lui rien n'était tabou : son plus grand plaisir était de fouetter publiquement des vieillards respectables ; il avait souillé toutes les familles ; dans son vaste empire, il y avait partout des villages peuplés des filles qu'il avait enlevées de force à leur famille, sans mariage.

L'arbre que la tempête va renverser ne voit pas I'orage qui se prépare à l'horizon; sa tête altière brave les vents alors qu'il est près de sa fin; Soumaoro en était venu à mépriser tout le monde. O ! comme le pouvoir sait dénaturer l'homme; si l'homme disposait d'un Mitcal 2 du pouvoir divin, le monde serait anéanti depuis longtemps. Soumaoro en vint à ne reculer devant rien. Son général en chef était son neveu le forgeron Fakoli Koroma ; c'était le fils de la soeur de Soumaoro, nommée Kassia ; Fakoli avait une femme extraordinaire, Keleya ; c'était une grande sorcière tout comme son mari ; elle savait faire la cuisine mieux que les trois cents femmes de Soumaoro réunies 3. Soumaoro enleva Keleya et l'enferma chez lui ; Fakoli entra dans une colère épouvantable et vint trouver son oncle. — Puisque tu n'as pas honte de commettre l'inceste en enlevant ma femme, à partir d'aujourd'hui je suis libéré de tous liens envers toi. Je serai désormais du côté de tes ennemis, à mes troupes je vais joindre les Malinkés révoltés et je vais te faire la guerre. Et il partit de Sosso avec les forgerons de la tribu de Koroma.
Ce fut comme un signal : toutes les haines, toutes les rancœurs si longtemps comprimées éclatèrent ; de partout on répondit à l'appel de Fakoli : Dankaran Touman, le roi du Manding, mobilisa aussitôt et marcha pour se joindre à Fakoli ; mais Soumaoro, laissant de côté son neveu, fondit sur Dankaran Touman qui abandonna la lutte et s'enfuit vers le pays de la Kola et dans ces régions forestières il fonda la ville de Kissidougou 4. Pendant ce temps Soumaoro, dans sa colère, châtiait toutes les villes révoltées du Manding. Il détruisit la ville de Niani et la réduisit en cendres. Les habitants maudissaient le roi qui s'était enfui. C'est au milieu des calamités que l'homme s'interroge sur son destin, après la fuite de Dankaran Touman, Soumaoro, par droit de conquête se proclama roi du Manding ; mais il ne fut pas reconnu par les populations ; la résistance s'organisa dans la brousse. On consulta les devins sur le sort du pays ; les devins furent unanimes pour dire que c'était l'héritier légitime du trône qui sauverait le Manding ; cet héritier était « l'homme à deux noms ». Les anciens de la cour de Niani se souvinrent alors du fils de Sogolon, I'homme à deux noms n'étant autre que Maghan-Soundjata. Mais où le trouver ? Personne ne savait où vivaient Sogolon et ses enfants ; depuis sept ans personne n'avait eu de leurs nouvelles. Il s'agissait maintenant de les retrouver. Néanmoins on constitua une équipe de gens qui devaient les chercher. Parmi eux il faut citer Kountoun Manian, un vieux griot de la cour de Nare Maghan ; Mandjan Bérété, un frère de Sassouma, qui n'avait pas voulu suivre Dankaran Touman dans sa fuite ; Singbin Mara Cissé, un marabout de la cour ; Siriman Touré, autre marabout, et enfin une femme, Magnouma. Selon les indications des devins il fallait chercher vers les pays du fleuve, c'est-à dire vers l'est. Les chercheurs quittèrent le Manding tandis que }a guerre faisait rage entre Sosso Soumaoro et son neveu Fakoli Koroma.

Notes
1. Voici une des formules qui revient souvent dans la bouche des griots traditionalistes. Ceci explique la parcimonie avec laquelle ces détenteurs des traditions historiques dispensent leur savoir. Selon eux les Blancs ont rendu la science vulgaire, quand un Blanc sait quelque chose tout le monde le sait. Il faudrait que nous arrivions à faire changer cet état d'esprit si nous voulons un jour savoir tout ce que les griots ne veulent pas livrer.
2. Mitcal. Unité de poids arabe valant 4,25 g. En malinké on emploie ce terme pour désigner la plus petite fraction de quelque chose.
3. Certaines traditions disent que la femme de Fakoli, Keleya, à elle seule arrivait à régaler toute l'armée par sa cuisine alors que les 300 femmes de Soumaoro n'arrivaient jamais à faire manger les troupes à leur faim. Jaloux, Soumaoro enleva Keleya ; c'est l'origine de la défection de Fakoli qui se rallie à Soundjata.
4. On sait que dans la région forestière de Guinée (Sud de Kankan) on trouve beaucoup de Mansaré-Keita ; ce sont, dit-on, les descendants de Dankaran Touman qui ont colonisé (mandinguisé) toute la région de Kissidougou. Ces Keita, on les appelle « Farmaya-Kéita ». On dit que lorsque Dankaran Touman arriva dans le site de Kissidougou il s'écria : « nous sommes sauvés ». (An bara kissi), d'où le nom donné à la ville. Kissidougou est donc étymologiquement « La ville du Salut ».


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