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Histoire, Politique, Société
Samori


Yves Person
Samori. Une révolution dyula

Mémoires de l'Institut Fondamental d'Afrique Noire. N° 80
Dakar. 1968, 1970, 1975. Trois Tomes. 2377 pages


Tome I Deuxième Partie
CONSTRUCTION D'UN EMPIRE

Chapitre IV
VERS L'EMPIRE (1875-1881)

La fondation de Bisãndugu et la chute des Konatè marquent incontestablement une étape majeure dans l'histoire de Samori. L'ascension du Faama, servie par sa chance et son habileté, lui avait permis de construire un Etat de plus en plus puissant, mais dans un cadre géographique bien déterminé, c'est-à-dire qu'il semblait de même nature que les royaumes de ses rivaux.

Ses nouvelles alliances allaient faire brusquement éclater ses frontières en révélant, à la consternation générale, que ce nouveau partenaire était d'une autre essence. Il ne visait pas à partager le pouvoir mais à demeurer seul en scène car il prétendait à une hégémonie de type impérial.

La prochaine étape sera donc celle de l'élimination des alliés imprudents qui se retournèrent contre Samori alors qu'il était déjà trop tard. Leur chute allait marquer l'avènement de l'Empire et celui-ci improvisera vite des institutions nouvelles, comme les gouvernements militaires, qui lui permettront de dominer l'espace. Il amorcera alors une expansion territoriale d'une étonnante ampleur au moment précis où l'irruption des Français annonçait sa condamnation.

A. — DU MILO AU NIGER

1. — L'ALLIANCE MUSULMANE (1875).

Pendant que traînait le siège de Borifiñyã, et alors que les séquelles de la lutte contre Nãnténen-Famudu n'étaient pas encore entièrement liquidées, Samori avait déjà abordé une nouvelle étape en s'alliant aux Maninka-Mori.

L'appel des Kaba

La guerre sainte que les Tidyani de Kankan avaient lancée au détriment de leurs intérêts commerciaux venait de tourner à la catastrophe. Les ressources du Baté n'y suffisaient pas et leur présomption avait acculé les Kaba à une impasse. Au lieu de rompre l'encerclement des animistes, ils avaient réussi à susciter une coalition sans précédent qui unissait contre eux tous les Kondé du Sãnkarã et leurs voisine de la vallée du Niger. Depuis la mort d'Umaru-Ba, ils vivaient dans une inquiétude constante, redoutant qu'un assaut animiste ne mette en péril l'existence de la ville, comme au temps de Kõndé-Brèma ou de Dyèri-Sidibé. La chute de Nãnténen Famudu ouvrait une brèche dans ce front hostile et elle les avait certainement soulagés. Il était donc naturel qu'ils se tournassent vers le nouvel hégémonie d'autant plus que celui-ci se réclamait, dans une certaine mesure, de l'Islam.

Le Mãsa Karamogho-Möori 1 confia donc une ambassade à son oncle Sifaragbè et au griot Ansumana Kuyaté, ancien élève de son père. Ces hommes vinrent trouver Samori à Tinti-Ulé et lui offrirent 500 metikaalé 2 d'or pour qu'il les aidât, comme musulman, à écraser les animistes du Sãkarã 3.

C'est ici la première fois dans a carrière de Samori que nous rencontrons quelque chose qui ressemble à un appel à la guerre sainte, mais il ne s'agissait encore que d'un prétexte puisque nous allons trouver des animistes dans les deux camps. La religion n'était pas nécessaire pour décider Samori car une solidarité naturelle l'unissait aux Kaba : l'ouverture des routes commerciales et la vengeance des sévices subis par les dyula ne pouvaient que lui agréer. L'alliance de Kankan permettait seulement de justifier, vis-à-vis de l'opinion musulmane, une action qu'il aurait de toute façon entreprise.

L'affaire promettait cependant d'être longue et sérieuse. Les chasseurs du Sãkarã et les solides cultivateurs de la vallée du Niger ne savaient peut-être pas « faire la guerre » mais ils venaient de montrer qu'ils savaient se défendre. Démunis de cavalerie, ils avaient sans doute peu d'aptitude à l'offensive, mais leurs énormes villages fortifiés étaient bien ravitaillés et ils posaient à la technique militaire du temps des problèmes quasi insolubles.

C'est pour les affronter que Samori osa, pour la première fois, rompre avec les traditions militaires de son pays. Pour écraser une résistance obstinée, il allait se risquer à hiverner en pays conquis et à poursuivre la guerre pendant les plus grandes pluies. Il allait demeurer ainsi plusieurs années de suite sur le front des combats, en confiant ses arrières à des petites garnisons qui étaient bien incapables de résister aux Sisé si ceux-ci violaient l'accord de Kalãkalã.

Les Samoriens du Dyuma

Il avait certainement prévu la longue durée de son absence, car il s'était fixé d'emblée des objectifs lointains. La chute de Nãnténen-Famudu lui valait une renommée éclatante et les mécontents songeaient un peu partout à l'appeler pour faire triompher leur cause. Comme la segmentation des lignées souveraines découle de la structure des kafu Malinké, il était facile au conquérant de poser des jalons de tous les côtés.

Pendant son séjour à Tinti-Ulé, il avait pris contact avec une région située bien loin en aval sur le Niger, le Dyuma des Kèita. C'était le pays natal d'Ansumana Kuyaté et celui-ci ne s'était pas limité à la mission diplomatique dont les Kaba l'avaient chargé. Pressentant que l'avenir appartenait à Samori, il lui avait présenté des compatriotes qui venaient en solliciteurs.

Le Dyuma était le plus vaste kafu de la vallée du Niger, et le clan Kèita, qui y dominait. se trouvait naturellement fort divisé. Dans le nord, l'autorité de Bãndyali Kuma de Dyumabana n'était guère contestée, mais dans le sud, la succession du très vieux Faama, le chef de Dyélibakoro, venait alors de s'ouvrir. L'un de ses neveux, Möri-Sãnda était soutenu par l'élément animiste traditionnel tandis que le second, Nanyuma-Kamori, qui s'était retiré dans le grand village de Sãsãndo, avait plutôt l'appui des islamisés. Son griot personnel était Amara-Dyèli, le frère cadet d'Ansumana. Un troisième cousin, Solobamogho de Dièya, sans prendre ouvertement parti, favorisait plutôt Möri-Sanda.
Ce dernier l'emporta donc, si bien que Samori et ses partisans quittèrent le pays pour chercher des alliés. Ils songèrent d'abord aux Kaba et séjournèrent à Kankan chez Ansumana. Celui-ci les emmena à Tinti-Ulé où il présenta Kamori à Samori. Le conquérant demanda au Kèita de combattre pour lui, moyennant quoi il irait en personne l'installer comme chef du Dyuma. Le marché ainsi conclu, Kamori envoya des messagers au pays, y mobilisa ses partisans et participa à la prise de Borifiñyã 4.

La conférence de Kankan.

Après la chute de ce village, Samori était disponible pour la grande offensive. L'alliance, nouée en principe à Tintiulé, demandait cependant à être conclue dans des formes solennelles. Le Faama se transporta donc à Kankan, sans doute au début de 18759 et y fut reçu en grande pompe par Karamogho-Möori. Il y aurait séjourne un mois, durant lequel les modalités de l'action commune furent minutieusement réglées. On posa en principe que Samori aiderait les Kaba à se venger de leurs ennemis dont les personnes et les biens leur seraient livrés, tandis que lui-même garderait le pays conquis. Des séances solennelles avec serments exécutoires furent tenues sur la tombe d'Alfa Kaabinè où Samori sacrifia sept boeufs, nombre rituel 5. Ce séjour marqua profondément Samori qui se lia alors avec le Mokaddèm de la Kadiriya, Karamogho Sidiki Shérifu dont la réputation de piété et de science était bien établie. Selon certains, c'est lui qui aurait appris l'arabe à Sérè-Brèma, mais le fait est douteux car ce dernier ne paraît pas avoir séjourné longuement à Kankan. Il est significatif que Samori, au moment précis où il confirmait son alliance avec les Kaba, n'orientait pas son Islam vers la Tidyaniya, mais vers la vieille Kadiriya qu'il connaissait depuis le Konyã.

Toutes choses étant en ordre, Samori, rompant avec la tradition, alla mettre le siège devant Kumbã au moment où approchaient les pluies 6.

2. — L'ANNEE DE KUMBAN (1875-1876)

Les Kõndé et leurs alliés

Malgré leur victoire sur Umaru-Ba deux ou trois ans plus tôt, les Kõndé du Kurulamini et du Gbèrèdugu n'avaient pas reconstruit les villages détruits par les Kaba. Ils n'osaient pas s'aventurer trop près de Kankan dont ils attendaient certainement une nouvelle offensive.

Bakari-Kõndé, Mãsa du Kurulamini, n'avait pas relevé sa résidence de Mãnkono et, seuls, les villages de l'ouest, voisins du Nyãdã, étaient alors habités 7. Ils étaient protégés par le puissant tata du Kumbã, construit au pied d'une montagne isolée, à une vingtaine de kilomètres du Milo 8. C'était un camp retranché, occupé presque uniquement par des combattants, car les femmes et les enfants s'étaient retirés dans les villages du fleuve comme Bagbè ou Bãnkoni (Lenkéné).

Tous les kafu animistes du voisinage avaient envoyé des contingents au secours des Kõndé, dans la mesure où ils étaient décidés à résister aux Kaba.

Le gros provenait cependant du Sãnkarã et la coalition reconnaissait l'autorité de Bakari, assisté par son frère Demba et par Murudyã, le chef de Sorokorola. Nãnkumã Kõndé, dit Baro-Kyèmogho, était resté au Gbèrèdugu mais avait délégué ses frères Dyaraba et Fãmburu. On voyait encore des gens du Basãndo, dirigés par Mãmburu de Moribaya, dont Samori avait tué le père, ainsi que des guerriers du Kõndédu, qui suivaient le chef de Dyinkuraro, Dyãnka.

Ces Kõndé n'étaient pas seuls. Des rives du Niger étaient accourus des gens du Hamana (Balato, Kurala), des Bèrèté du Basãndo, sous les ordres de Samakyè-Musa de Mãfarã, et même ne grosse troupe du Kulunkalã, dirigée par Kyèmogho Magasuba de Nukunkã et par Sira-Bundyala Dumbuya de Norasuba.

Le siège

Il n'était pas facile d'écraser une telle coalition et Kumbã était trop bien défendu pour être pris d'assaut. Son sort allait donc être réglé, comme on pouvait s'y attendre, par un siège interminable.

Selon les informateurs, l'affaire aurait duré de six à neuf mois. Commencée vers la fin de la saison sèche, en 1875, elle n'allait s'achever qu'après l'hivernage, dans les tous derniers de l'année ou plutôt au début de 1876. La famine obligea alors les plus obstinés à se rendre.

Day Kaba

Quatre sanyé isolaient le village, dont trois étaient tenus par les gens de Samori et le quatrième par Day Kaba. Le blocus, comme d'habitude, n'était pas complet puisque plusieurs groupes d'assiégés allaient s'échapper successivement.

Avant la fin de l'hivernage, les gens du Kulunkalã apprirent que le Toucouleur Sèydu Tall, qui gouvernait Dinguiraye pour le compte de son frère Amadu, le sultan de Ségou, avait profité de leur absence pour surprendre et détruire la plus grande partie de Norasuba. Ils quittèrent aussitôt Kumbã mais arrivèrent après la bataille. Sèydu s'était acharné contre le réduit où résistait Karinkã-Ulé Dumbuya, le second chef de Norasuba, mais il avait été surpris par un habile mouvement tournant et acculé au marigot Nyima en crue où il s'était noyé 9. La plupart de ses hommes avaient été pris et mis à mort mais cette incursion malheureuse des Toucouleurs avait opportunément soulagé Samori.

Vers la fin du siège, quand tout parut perdu, Baro Kyèmogho rappela à son tour ses hommes dans son village pour y préparer une nouvelle étape de la résistance 10.

Enfin, au moment de la capitulation, Bakari Kõndé lui-même avec beaucoup de gens du Kurulamini, s'enfuit derrière le Nyãdã pour se fixer à Bãnkoni (Lenkéné), où il trouva une sécurité précaire.

Exploitation d'une victoire

La tradition fait remonter à la chute de Kumbã les premiers froissements entre Samori et les Kaba. Ceux-ci ayant financé la guerre, en étaient les « maîtres » et Samori, conformément au serment prêté sur la tombe d'Alfa-Kaabinè, leur remit la totalité du butin. Celui-ci comprenait notamment tous les captifs, à l'exception des ennemis personnels que le Faama se réservait, comme les gens de Moribaya avec leur chef Mãmburu, qui fut d'ailleurs gracié. Day Kaba annonça aussitôt son intention de faire décapiter tous les prisonniers pour venger la mort de son frère et c'est Samori, poussé par le fameux griot Fara-Mangarã Kõndé 11, qui prêcha ostensiblement la clémence. Il suggérait de ne mettre à mort que les notables et de réduire les autres en servitude 12. Daye refusa sèchement et fit exécuter tous les captifs, parmi lesquels Sotigi et Nãnkumã Kondé, les frères de Bakari 13.

Laissant des petites colonnes détruire les villages situés en deçà du Nyãdã (Maramadiya, Kãndaya, Bagbè-Fèrèdu) ; Samori alla alors camper à Baranama dans la partie méridionale du Gbèrèdugu.

La chute de Kumbã avait fait sensation et la cruauté maladroite des Kaba permit à Samori de l'exploiter à son profit exclusif. La résistance des païens n'étaient pas encore brisée, mais déjà elle perdait sa cohésion. Les alliés des défenseurs étaient rentrés chez eux, dans le Sãnkarã ou bien plus en aval, sur le Niger. Plutôt que de les réduire tour à tour, le vainqueur entreprit de les séduire en faisant valoir que le massacre était le fait d'un allié qui venait de l'offenser et dont il se distinguait clairement. Les armes cédèrent alors le pas à la diplomatie, qui était le domaine de Fara-Mãngarã Kõndé. Ce griot du Sãnkarã avait rejoint Samori depuis quelques années et exerçait sur lui une forte influence. Il restait très attaché à sa terre natale et s'employait en conséquence a saper la position des Kaba, ses ennemis, pour rallier ses compatriotes au nouveau conquérant.

Après la chute de Kumbã il eut la partie belle, car la résistance des animistes était désorientée. Un certain nombre de réfractaires allaient tenir jusqu'au bout et ils organiseront même des regroupements locaux mais on ne trouvait plus de vaste coalition comme celle qu'avait suscitée l'agression des Kaba. Samori s'efforçait de se dissocier de ceux-ci, en se présentant comme un bon conquérant, aux exigences modérées, tout disposé à faire profiter des bénéfices de la guerre les ralliés qu'il enrôlait aussitôt dans ses troupes. Il allait ainsi n'avoir à réduire que les obstinés qui ne voulaient rien comprendre.

Pendant que Samori séjournait à Baranama, Fara-Mãngarã s'employa donc à visiter les vaincus et obtint la soumission des gros villages de la rive gauche, comme Kinyèro et Bagbè 14. Il promit même le pardon à Bakari Kõndé qui ne repoussa pas ses avances mais qui eut assez de prudence pour ne pas abandonner son refuge de Bãnko-Ni.

Un tournant stratégique

Le ralliement pacifique des Kõndé était cependant impossible aussi longtemps que Nãnkumã, retranché à Baro, ne voulait rien entendre. Pour l'éliminer, le conquérant se voyait contraint d'engager son armée dans la vallée du Niger.

Selon la tradition, il rentra d'abord à Bisãndugu après s'être séparé des Kaba et avoir dé. mobilisé ses partisans du Dyuma. Il voulait sans doute faire reposer ses hommes et assurer ses arrières avant de se lancer dans une aventure lointaine qu'il prévoyait longue.

Les éléments dont nous disposons nous obligent cependant à une chronologie assez serrée 15. Le Faama ne séjourna certainement que peu de te temps au Torõ, juste assez pour préparer sa campagne du Niger.

Baro s'élève en effet dans la plaine d'inondation du fleuve, à côté du confluent du Nyãdã. Malgré son importance politique et stratégique, sa prise n'était pas une fin en soi mais le conquérant allait s'y attacher car c'était pour lui la porte du Niger. Quand il se dirigea de ce côté, au début de 1876, il savait certainement qu'il engageait une partie décisive, même s'il ne prévoyait pas qu'il allait demeurer éloigné du Torõ pendant près de quatre ans. En dehors de courtes visites, il ne retournera en effet à Bisãndugu qu'une fois maître des riches plaines du nord dont la possession allait assurer la pérennité de son hégémonie 16.

3. — SUR LE HAUT-NIGER (1876-1878).

Au moment où l'armée de Samori atteignit le Niger sous les murs de Baro, elle n'avait plus à se soucier de la puissante coalition qui avait mis les Kaba un moment en péril. Celle-ci était en miettes et une diplomatie habile suffisait pour l'empêcher de renaître. Les actions militaires allaient donc être importantes, mais discontinues, et elles viendront seulement à l'appui des négociateurs malheureux. Un usage habile des rivalités traditionnelles qui existent dans chaque kafu allait permettre au conquérant de triompher sans gaspiller ses forces.

Les kafu du fleuve

La scène où Samori faisait son entrée est dominée par l'axe du Niger dont les rives retiennent toute l'activité des hommes. En considérant d'abord l'amont, nous rencontrons le vieux kafu des Kèita du Hamana, dont le lignage souverain était scindé en deux segments, les Namãsi, centrés sur le confluent Niger-Nyãdã (Babila, Balato, Kurala) et les Démãdyãsi dont le noyau est à Kouroussa. Le Mãsa d'alors, Gbolo Kèita, qui résidait dans ce grand centre, avait pris les Kaba en haine et reportait cette hostilité sur Samori depuis son intervention à Kumbã. C'est lui qui poussait Baro à résister, mais les gens du confluent le suivaient mal en raison de la propagande des griots Kõndé de Falama. Ceux-ci écoutaient leur compatriote Fara-Mãngarã, pour qui la conjonction du Faama et des Kaba était accidentelle et pouvait être déjouée par un habile ralliement. Après la chute de Kumbã, ils avaient envoyé à Bisãndugu un délégué, Kaba-Brèma Kõndé, si bien que Samori était au fait de la situation. Les gens de Balato et surtout Bãndi Kèita, le chef très influent de Babila, refusaient de soutenir Gbolo dans sa résistance désespérée. Il en allait autrement dans l'est du kafu où Basika Kèita, qui contrôlait le gros village de Kurala, situé sur la rive droite, s'alignait systématiquement sur la position du Mãsa, par haine de Balato.

En aval du Hamana, nous entrons dans le Basãndo où voisinent des lignées Traoré et Bèrèté. Ici, la présence d'un important noyau dyula à Dugura avait détourné les Traorè, chefs traditionnels, de soutenir Kumbã 17. Leur Mãsa, Kãn Kuruma-Sori avait envoyé son parent Fatuma-Sèli boire le dègè à Bisãndugu peu après la chute de la forteresse des Kõndé.

Les Bèrèté de la rive droite, retranchés dans les gros villages de Mãfarã et Dyalakura étaient au contraire d'anciens musulmans paganisés et ils animaient le parti de la résistance à outrance. Leur chef, Samakyè-Musa avait été pris à Kumbã et libéré sur l'intervention de Sarãswarè-Mori. Malgré cette clémence, il se préparait à une lutte désespérée depuis son retour à Mãfarã.

Il y était encouragé par ses voisins du Kulunkalã, dont la victoire sur les Toucouleurs confirmait l'orgueil. L'âme de ce parti était Karinkã-Ulé Dumbuya qui exhibait dans son vestibule de Norasuba la tête coupée de Sèydu Tall 18. Les Magasuba de Norakoro et de Nukunkã, maîtres de la terre, étaient d'ailleurs beaucoup moins décidés, mais ils n'osaient pas s'opposer ouvertement à la résistance.

Toujours plus en aval, nous trouvons le Dyuma dont les dissensions ont déjà été signalées. Nanyuma-Kamori était rentré à Sãsãndo après la chute de Kumbã mais il s'était trouvé incapable de saper l'influence de Mori-Sãnda. Il repartit donc avec une forte troupe pour rejoindre Samori à Baro à l'ouverture de la campagne. Mori-Sãnda savait désormais à quoi s'attendre, et il mobilisa ses partisans au profit des Bèrèté. Il se mit lui-même à leur tête pour aller secourir Mãfarã, si bien qu'on allait assister, sous les murs de ce village à une véritable guerre civile, avec des Dyumãnka combattant dans les deux camps.

Siège de Baro

Dès le début des opérations, le côté militaire de la guerre passa d'ailleurs au second plan. Samori, sans alliés, mais accompagné de Fara-Mangarã, se présenta devant Baro vers le début de 1876 19. Le siège qui suivit fut mené de part et d'autre avec beaucoup de mollesse. Le gros village, situé au fond de la plaine d'inondation, était facile à ravitailler depuis la rive gauche, qui appartenait au Hamana. Il était très difficile à isoler et pouvait donc tenir longtemps. En dépit des encouragements que lui prodiguait Gbolo de Kouroussa, Baro-Kyèmogho capitula pourtant avant les pluies 20. Il vint boire le dègè au camp de Samori, qui lui pardonna et le confirma dans le commandement du Gbèrèdugu. Sans procéder à aucune représailles, le Faama séjourna un moment chez ce nouveau vassal avant d'aller hiverner à Bisãndugu.

Un hivernage de guerre

Cette solution sans douleur était sans doute l'oeuvre de Fara-Mãngarã dont le village natal, Falama, s'élevait tout près de là sur l'autre rive du Nyãdã. Nous savons en tout cas que ce griot ne resta pas inactif car il employa la saison des pluies à intriguer dans le Hamana.

Il obtint aisément le ralliement de Babila dont le chef, Bãndi Kèita allait être désormais le principal propagandiste de Samori dans la région. Les autres villages du confluent (Falama, Faraba, Kumana, et Balato) l'imitèrent avec soulagement.

Le reste du Hamana fit bloc contre l'envahisseur, du moins en apparence, car Basika, de Kurala, aurait joué double jeu 21. Compromis par son assistance à Baro, il paraissait épouser entièrement la volonté de résistance de Gbolo, mais on nous dit qu'il envoyait secrètement des vivres à Samori.

Celui-ci allait en tout cas enlever la décision en refusant, une fois de plus, de suspendre les combats pendant les pluies. Pendant son séjour à Bisãndugu, il laissa Masarã-Mamadi à Baro avec une forte cavalerie, qui harcela sans pitié les gens de Kurala. Ceux-ci durent renoncer à rentrer leurs récoltes, de sorte qu'ils étaient aux abois quand le Faama revint sur le fleuve, vers la fin de 1896.

Kurala et le Basãndo

Samori voulait cette fois se consacrer à la soumission du Haut Niger, et il avait laissé sa capitale à la garde de son frère Manigbè-Mori. Il n'allait pas y revenir avant trois longues années, bien qu'on ne puisse exclure de courtes visites, dont la tradition aurait perdu le souvenir.

Pour en finir avec la résistance obstinée des animistes, le conquérant avait de nouveau appelé à son aide ses alliés musulmans, les Bèrèté de Tintiulé et surtout les gens de Kankan, dont Day Kaba commandait la colonne.

La chute de Baro avait donné au Faama une fenêtre sur le Niger, mais sa position demeurait coincée entre deux môles hostiles, Kouroussa et Nora, qui lui fermaient respectivement l'amont et l'aval du fleuve. Il aborda d'abord le second, sans doute parce que Dugura lui offrait de ce côté une base mais aussi parce qu'en réduisant le Kulunkalã il pouvait donner la main à ses partisans du Dyuma. Ceux-ci avaient eu du mal à le rejoindre à Baro car les Bèrèté de la rive droite les avaient attaqués au passage. Il était donc logique d'en finir d'abord avec ces gêneurs.

Il fallait au préalable éliminer Kurala et Samori paraît s'en être occupé dès son arrivée à Baro. Le village, épuisé, négocia son ralliement et Basika reçut dans ses murs le conquérant dont il obtint le pardon (fin 1896).

Le Faama s'enfonça alors dans le Basãndo où les choses n'étaient pas si faciles car Samakyè-Musa n'avait rien à espérer. Il avait reçu des renforts de Nora et Mori-Sãnda Kèita l'avait rejoint en personne avec les combattants du Dyuma. Mãfarã se trouva pourtant investi par un adversaire d'une supériorité écrasante et Samakyè-Musa, découragé, finit par se suicider 22. Bien que Samori ait alors reçu une blessure légère, il eut la sagesse de se montrer clément et admit les partisans du mort à boire le dègè. Le village fut épargné et placé sous les ordres de Sarãnkyèra-Bakari Bèrèté, tandis que Mori-Sãnda, et ses Dyumãnké étaient renvoyés dans leurs foyers avec un nouvel appel au ralliement. « Va m'attendre chez toi et annonce que je viens en ami ».

Il restait à éliminer Dyalakura, en face de Dugura, où Mori-Binè Bèrèté s'obstinait en vain. Il finit par se rendre et fut exécuté mais son village ne fut pas détruit et son parent, Nasu-Bakari, fut admis à boire le dègè 23.

Dugura et Nora

Les résistances secondaires ayant ainsi cédé, Samori passa sur la rive gauche et s'installa à Dugura, chez son ami Fatuma-Sèli Traorè. Sans déposer formellement le 'vieux Kãnkuruma-Sëri, le conquérant confia 24 le commandement du pays à ce chaud partisan.

Une fois sa colonne abritée dans un tata solide, il pouvait s'attaquer au principal obstacle, qui était désormais le Kulunkalã. Avant de donner la parole aux armes, il usa comme d'habitude de diplomatie. Il obtint ainsi la neutralité du vieux chef de la terre, Sulèmani-Kumba Magasuba, de Gbènkoro-Koro, qui fut imité aussitôt par les gens de Norakoro et de Nukunkã 25. L'opposition à Samori était dès lors réduite à Norasuba, mais ce n'était pas une petite affaire, Le conquérant découvrait une énorme agglomération dont les quartiers fortifiés s'étendaient sur plus de deux kilomètres, autour de l'étang sacré de Noradala 26. Son chef, Karinkã-Ulé Dumbuya, était animé d'une farouche résolution.

Samori renonça à mener un siège en règle car cette place était trop étendue Pour être investie. Partant de Dugura, lui-même ou ses frères prirent chaque matin la tête de la cavalerie et harcelèrent Norasuba, de façon à détruire ses cultures et à interdire tout travail en dehors des murs. Les Dumbuya réagissaient énergiquement, multipliant les sorties avec beaucoup d'agressivité et infligeant de lourdes pertes aux assaillants 27. Toutes les traditions qui donnent un chiffre sont d'accord pour dire que cette guerre dura neuf mois. La chose n'est pas impossible, puisque Samori arriva à Dugura en pleine saison sèche, dans la première moitié de 1877, et que nous pouvons tenir pour certain qu'il y passa tout l'hivernage qui suivit.

Il n'y eut d'ailleurs aucune bataille importante mais seulement une interminable suite d'escarmouches. En dépit de son énergie, Karinkã-Ulé était incapable de passer à l'offensive. Comme l'assaillant empêchait tout travail agricole, le ravitaillement de cette grosse population s'avéra finalement impossible, d'autant plus que le reste du Kulunkalã refusait à l'aider. Ceci explique que Norasuba ait finit par capituler, à l'époque de la récolte, vers novembre 1877. Bali Kèita, de Babila, aurait alors servi d'intermédiaire et on comprend que Samori se soit montré accommodant, étant donné la médiocrité de sa performance militaire.

Karinkã-Ulé sortit du village, vêtu en femme, et se prosterna devant le conquérant avant de boire le dègè en compagnie des autres chefs du Kulunkalã. Aucune garnison ne fut installée à Nora mais le vaincu, avec la plupart de ses guerriers, se joignit à l'armée de Samori. Il sauvait ainsi la face en obtenant le statut d'allié mais il renforçait la puissance du vainqueur.

Cette solution cadre bien avec la modération que Samori avait alors adoptée comme règle de conduite. Après des mois de combats indécis qui n'avaient guère accru son prestige, le Faama était certainement anxieux d'en finir. Les Dumbuya se soumettaient seulement du bout des lèvres, mais ils ouvraient au Faama l'axe du fleuve, vers l'aval, ce qui était l'essentiel, et ils lui permettaient de se retourner contre les résistances obstinées de l'amont. Le conquérant ne pouvait en effet s'éloigner vers le Soudan en laissant des ennemis retranchés derrière lui à Kouroussa. La soumission conditionnelle de Karinkã-Ulé n'allait d'ailleurs pas sans arrière-pensée et un échec de Samori dans le Hamana aurait aussitôt remis en question ce résultat péniblement acquis. Le moment était donc venu d'en finir de ce côté.

Siège de Kouroussa

Au début de la saison sèche 1877-1878, la colonne de Samori, grossie par les contingents du Kulunkalã, remonta la rive gauche du Niger pour s'installer à Balato (vers janvier 1878).

Depuis de nombreux mois, des tractations, dont le détail nous échappe, avaient été menées par Bali Kèita, de Babila, et par Fara-Mãngarã pour amener Kouroussa à se soumettre. Gbolo Kèita n'avait pourtant rien voulu entendre, et il était encouragé par Dyèli-Masadi Kõndé 28, le chef de Balã, chez qui s'étaient regroupés les survivants obstinés de Kumbã et de Baro.

Samori commença, selon son habitude, par harceler Kouroussa avec sa cavalerie. Une première affaire tourna au désastre puisqu'on nous dit, sans doute non sans exagération, que sur deux cents chevaux, huit seulement revinrent. Un peu plus tard, cette même cavalerie attira les gens de Kouroussa dans un piège où ils subirent des pertes considérables 29.

Les défenseurs étant ainsi décimés, Samori décida d'imposer un blocus effectif à cette place, qui était beaucoup moins étendue que Nora. Il se porta sous les murs du village et y construisit quatre sanyé qui l'isolèrent complètement. Malgré plusieurs sorties, les défenseurs furent incapables de les détruire. L'issue n'était plus dès lors qu'une question de patience et le siège allait effectivement se prolonger durant tout un hivernage (1878).

Quand les gens de Gbolo se trouvèrent en proie à la famine, le conquérant leur fit savoir qu'il serait indulgent s'ils acceptaient de capituler 30. Les griots Fondèni Kuyaté, au nom du Faama, et Mamudu-Gbèta Kõndé, en celui de Gbolo, engagèrent alors une négociation qui fut couronnée de succès. Avant la cérémonie de soumission, Samori livra comme otages son cousin Sirafana-Amara et son allié Bali, de Babila. Il exigea qu'une garnison, commandée par Koma Kamara, soit installée dans un réduit au centre de la ville, mais il se montra par ailleurs extrêmement généreux. Après avoir bu le dègè, Gbolo fut confirmé dans ses fonctions et le Faama fit l'éloge de son courage. Il déclara qu'il voulait beaucoup d'hommes de cette trempe avec lui et procéda aussitôt à un recrutement massif (fin d'hivernage 1878) 31.

La chute de Kouroussa consolidait l'emprise de Samori sur le Haut Niger et son triomphe fut consacré par une grande palabre où se coudoyèrent les chefs des vaincus et les alliés du vainqueur 32.

Il n'était d'ailleurs pas question d'en rester là car le bref séjour de Samori dans la capitale de le Hamana fut employé à étendre son action vers le sud, à travers le Sãnkarã et à préparer sa marche vers l'ouest, jusqu'aux frontières du Fuuta-Dyalõ.

V. — LES FRONTIERES DE L'OUEST

Le factotum de Samori pour le Sãnkarã, Fara-Mãngarã, allait se distinguer à nouveau dans l'exploitation politique des succès militaires. Cette fois, il réussit un coup de maître en ralliant sans combat l'ensemble du Kõndédu 33. Ce vaste pays qui s'étend du Nyãdã vers l'ouest, jusqu'au-delà du Mafu, et au Tilé, voisin de Farana, n'avait pas plus d'unité politique que le Basãndo. Le clan Kõndé est le maître partout, mais il se segmente en sept lignages principaux, dont chacun possédait alors un petit kafu. Ils étaient tellement divisés qu'il avait fallu la menace des Kaba pour interrompre leurs guerres intestines et les inciter à se regrouper.

Laissant Samori à Kouroussa, Fara-Mãngarã alla de village en village et visita tous les notables importants. Il obtint sans peine l'appui du plus influent, Fambori Kõndé, chef de Kãnsiraya, le village natal de sa mère. Ce dernier entraîna le ralliement de Makalé-Möri, le Mãsa de Dwako, dont la décision consacra le succès du griot. Fara-Mãngarã organisa alors une grande palabre à Dyarakorõmba et il réussit à persuader tous les assistants à se soumettre. Il prit alors la tête d'une délégation qui alla boire le dègè devant Samori. Celui-ci reconnut Fãmbori comme chef du Sãnkarã et envoya quelques sofas occuper symboliquement Lãndi 34 (fin de 1878).

Cette soumission du Sãnkarã n'eut pas lieu à Kouroussa, mais à Sãñyèna, dans le Balèya, car Samori n'était pas resté inactif. Pendant que Fara Mãngarã menait à bien ses négociations, il s'était imposé aux pays de l'ouest.

Le Balèya et le Ulada

En abordant le Balèya, le conquérant sortait pour la première fois, sinon du monde mandingue, du moins du domaine de la langue malinké.

Les Dyalõnké qui occupent ce vaste pays avaient réussi à conserver leur indépendance malgré diverses tentatives de l'impérialisme peul au XVIIIme siècle. Alliés de Tãmba-Bwari, ils eurent l'habileté de gagner ensuite les bonnes grâces d'El Hadj Omar et de se tenir autant que possible à l'écart des grands conflits.

Ces animistes convaincus avaient pourtant une assez forte imprégnation malinké et islamique en raison de leur position sur l'une des grandes routes du Niger à la mer, celle de Kankan au Fuuta et à la Mèlakori. Dans la seconde moitié du siècle, l'importance de cet axe croissait juste. ment aux dépens de la piste du Sãnkarã.

Sur leur frontière occidentale, la brousse du Wulada, longtemps presque déserte, était depuis le début du siècle le théâtre d'une intense colonisation. Des dyula et des Dyakhãnké venant du Fuuta y avaient créé de gros villages étapes comme Banko qui devenait foyer d'islamisation 35.

Comme il est naturel, le Balèya ne forme pas un bloc homogène. On y trouve d'anciennes lignées Kèita bien que le clan dominant soit depuis longtemps celui des Kamara, parents de ceux du Burè, du Bidiga et du Firiya.

Au nord et à l'ouest, le long du Tenkiso, il faut en distinguer le Dembéléya, domaine des Kèita et des Sako, qui se prolonge en amont jusqu'au gros village Kèita de Tumaniya. Plus à l'est, en face de Dinguiraye, ce pays subissait depuis un quart de siècle la colonisation de petits groupes Peuls, proscrits du Fuuta-Dyalõ, qui n'hésitaient pas à réclamer l'hospitalité des Toucouleurs. La région qu'ils occupaient ainsi avait pris le nom de petit Bailo par opposition au grand, qui couvrait la frontière occidentale de l'Empire Tidyani 36.

Dans le Balèya proprement dit, chaque village était autonome mais la lignée Kamara dominante désignait cependant un Mãsa ou Mãnga dont l'autorité était surtout morale. Ce dignitaire était choisi alternativement dans les segments Asalaysi et Fono-Mamurusi. Le chef contemporain d'El Hadj Omar, Traorè-Famoro Kamara, dit Buna-Faama était un Fono-Mamurusi. Quand Samori arriva à Kouroussa, il venait de mourir, et ses fils, Sagha-Bwari (Boukari) et Sagha-Sumèla (Ismaila) voulaient, contre la coutume, garder le commandement du pays. La forte minorité qui s'y opposait soutenait alors les prétentions de Ténenkalé-Lay (ou Tèrné-Lay), le chef de Sãñyèna 37.

Soumission du Balèya

Dès la chute de Kouroussa, ce candidat vint rendre visite à Samori, pour lui offrir sa fille Kãnti et lui demander son aide.

Samori entra donc dans le Balèya, vers la fin de 1878, et comme personne n'osa d'abord lui résister, tout le pays se soumit à son nouveau beau-père. Il est évident que le conquérant visait les frontières du Fuuta-Dyalõ afin de contrôler l'une des routes menant à la mer, car c'est du Balèya qu'il dirigea vers Freetown, en novembre ou décembre 1878, une première caravane pour acheter des fusils. Il inaugurait ainsi des relations durables avec les Britanniques 38, sans se douter que la survie de son oeuvre allait bientôt en dépendre.

Cet objectif paraissait atteint quand des intrusions extérieures vinrent compliquer les choses. Samori marchait en effet en compagnie des Kaba de Kankan qui s'intéressaient également au Balèya 39. C'était l'un des pays animistes que visait l'alliance de 1875 car Traorè-Famoro avait pillé, quelques années plus tôt, une caravane de Freetown destinée à Alfa Mamudu. C'est sans doute pour cette raison que Karamogho Mori avait quitté Kankan en personne. Il était d'accord avec Samori pour étendre l'emprise musulmane jusqu'aux frontières du Fuuta et assurer jusque-là la sécurité des dyula, mais les fondements de leur alliance se fissuraient déjà. Les maîtres du Baté voyaient leur but se dérober au moment précis où ils avaient cru l'atteindre. Le blocus animiste était enfin brisé mais les vaincus tombaient sous le contrôle de Samori et non celui des Kaba. On comprend que ceux-ci aient voulu limiter le triomphe de leur redoutable allié et qu'ils aient intrigué en coulisse contre lui, puisqu'ils n'osaient pas l'affronter.

Intervention d'Agibu

Leur inquiétude rejoignait naturellement celle d'un personnage qui entrait alors en scène sur le Haut Niger. Au moment précis où Samori occupait le Balèya, Agibu Tall prenait en effet la tête des Toucouleurs, de Dinguiraye 40. Ceux-ci se trouvaient sans chef depuis la mort de Sèydu, trois ans plus tôt, ce qui explique leur inertie devant les progrès du conquérant. Les vieux Talibés qui gardaient la place demandaient depuis longtemps à Amadu de leur envoyer son frère Agibu qui était fort populaire. Mais le commandeur des croyants ne s'y décidait pas. Il craignait, non sans raison, l'esprit séditieux des fils d' El Hadj Omar et il était jaloux de la sympathie qu'inspirait son frère. La menace samorienne eut finalement raison de ses hésitations. Vers le début de 1878, sans doute à la nouvelle que le conquérant attaquait Kouroussa, il se résigna à remettre à Agibu le commandement de Dinguiraye. Il n'était d'ailleurs pas pressé de le mettre en route car il le garda, auprès de lui pendant tout l'hivernage. C'est seulement le 2 novembre qu'il le laissa quitter Ségou et Soleillet, qui s'y trouvait, témoigne qu'il cachait mal son mécontentement 41.

Agibu s'installa à Dinguiraye vers la fin du mois et entreprit aussitôt de redresser une situation compromise 42. Quelques jours après son arrivée, il envoyait déjà un courrier au gouverneur de Sierra Leone pour le détourner de Samori et lui promettre que, grâce à lui, le commerce britannique pourrait s'étendre jusqu'à Ségou.

Il réunit par ailleurs tous les combattants disponibles dans sa province, mais il n'était pas assez sûr de sa force pour recourir aux armes et usa donc de diplomatie. Il paraît certain qu'il fit des ouvertures discrètes aux Kaba, en invoquant la communauté confrérique qui les unissait. Il reçut bientôt un appel des fils de Famoro qui ne pouvait se décider à plier devant Ténenkalé-Lay, et il saisit aussitôt ce prétexte pour intervenir. Au début de 1879, son avant-garde traversa le Tenkiso et se retrancha à Siralèya, pour isoler Sãñyèna de le Hamana, tandis que lui-même s'installait dans le Wulada, chez les musulmans de Nono. Une ambassade, composée d'un marabout renommé, Tafsiri Dauda, et du griot Dyèli-Kau, alla annoncer à Samori qu'il lui fallait demeurer à Kouroussa car le Balèya dépendait des Toucouleurs.

Les négociations de Nono

Le Faama n'était pas homme à renoncer ainsi à sa dernière conquête. Il marqua pourtant une certaine hésitation car ce nouveau partenaire était d'une espèce insolite. Militairement, les Samoriens étaient en état de le vaincre, mais ce terne héritier d'El Hadj Omar reflétait encore son prestige religieux et les Kaba, de leur côté, n'acceptaient pas de combattre un autre Tidyani. Samori leur rappela alors qu'il avait soumis le Balèya à leur demande et il les invita à aller négocier avec le fils de leur maître spirituel 43.

Karamogho-Mori et ses frères visitèrent donc Agibu à Nono et amorcèrent des pourparlers confus, selon la tradition, tandis que l'armée samorienne s'installait à Kamatimadiya, face à l'avant-garde des Toucouleurs. Après sept jours de vaine attente, le Faama, impatient, revêtit un déguisement, traversa les lignes et alla s'imposer à la conférence qui s'en serait bien passé 44. Agibu, qui ne se sentait pas en force, fut impressionné par ce geste et céda, à la déception des Kaba, qui paraissent bien l'avoir incité, par dessous, à résister. Les Toucouleurs évacuèrent en tout cas Siralèya sans aucun incident.

L'incident de Sarèya

Samori poussa aussitôt sur Sãñyèna tirant ainsi son beau-père d'une situation difficile. Le soir même, il vit avec surprise douze cavaliers Toucouleurs entrer dans le village pour l'inviter à s'arrêter, car Agibu ne pouvait abandonner les fils de Famoro.
Samori, furieux, passa outre, en entraînant les Kaba, et marcha sur Sarèya où les opposants Dyalõnké s'étaient retranchés. Agibu vola à leur secours et les deux armées, prêtes à combattre, se rencontrèrent sous les murs du village.

Le heurt n'eut pas lieu. Samori était en force et exigeait seulement qu'on lui abandonnât le contrôle de la route jusqu'à la frontière du Fuuta. Cela ne nuisait pas aux intérêts vitaux d'Agibu qui s'obstinait davantage à cause des intrigues des Kaba que par loyauté envers ses alliés animistes. En mesurant la puissance de l'ennemi, il revint très vite au bon sens.

Une entrevue dramatique confronta les deux chefs sous les murs de Sarèya et Samori sut faire vibrer la corde de la solidarité musulmane. A la fureur des Kaba, Agibu étouffa enfin ses scrupules et abandonna les Kamara 45.

Pour rester maître du Balèya, Samori lui concéda généreusement la moitié du butin pris dans le pays et le fils d'El Hadj Omar promit de ne pas gêner les relations du Faama avec la Sierra Leone.

Il se retira aussitôt à Logorõmbo, où Samori lui envoya scrupuleusement la moitié des captifs et du bétail. Quand il rentra à Dinguiraye, Agibu traînait en captivité, sans vergogne, ceux qui l'avaient appelé comme allié 46 et le souvenir de cette trahison éveille jusqu'à ce jour la haine des Balèyãnké.

Samori avait en effet attaqué Sarèya dès le départ des Toucouleurs, et le village, démoralisé, tomba en très peu de temps. Sagha-Bwari s'enfuit du Burè où les Blancs allaient le recruter plus tard, mais son frère, Sagha-Sumèla fut pris et exécuté avec de nombreux notables 47. Le village fut détruit et sa population réduite en servitude.
Toute la fraction du Balèya qui l'avait soutenu subit alors le même sort 48.

Mais déjà, les Kaba n'étaient plus là. L'entrevue de Sarèya les ayant placés au bord de la rupture, Samori avait réprimandé publiquement Day, lui avait interdit de participer à l'assaut et l'avait aussitôt renvoyé à Kankan 49. Bien que l'alliance subsistât formellement, on pouvait prévoir que les ressources religieuses et commerciales de la métropole dyula s'emploieraient désormais contre Samori.

Soumission de l'Ouest

Sans s'en soucier, le Faama s'installa chez son beau-père à Sãñyèna pour faire le plein des soumissions. La retraite d'Agibu avait suscité le ralliement des Silla de Nono, qui furent épargnés comme musulmans, quoique partisans de Sagha-Bwari. Le Dembéléya, isolé à l'extrême nord du Balèya, en fit autant, ainsi que le Sako, sur l'autre rive du Tenkiso 50.

Tout le Wulada suivit cet exemple. Tidyani Nabè, de Bãnko, trop vieux pour se déplacer, envoya son fils, Fodéba-Ba, pour boire le dègè. Ce jeune homme allait s'attacher à Samori et le suivre pendant près de vingt ans.

Enfin, tout à fait à l'ouest, sur le Tenkiso, dans le gros village Dyalõnké de Tumaniya qui gardait l'accès du Fuuta-Dyalõ, Dãnsira-Dèmba Kèita, l'ancien dyatigi du jeune Samori était mort mais son frère, Sogorã-Bwari, l'avait remplacé. Il se rendit à Sãñyèna avec des boeufs et de la poudre pour boire le dègè devant le Faama, et celui-ci promit de rester fidèle à leur ancienne amitié 51. Il chargea une petite colonne de ramener ce visiteur chez lui, mais cette troupe n'en resta pas là. Traversant le Tenkiso, elle en remonta le cours, sans attaquer Bisikrima, jusqu'à Dabola, puis elle s'enfonça dans les gorges étroites du Nyalen, et poussa jusqu'au mont Kurufin. Les Samoriens violaient ainsi la frontière du Fuuta-Dyalõ et arrivaient aux portes de Lago, capitale du Fodé-Hadyi, le premier grand Diiwal des Peuls 52.

Il est cependant exclu que Samori ait eu l'intention d'attaquer le puissant Empire voisin. Ce n'était qu'un avertissement pour couvrir sa frontière occidentale et, dès le retour de ses hommes, il quitta le Balèya pour descendre le Niger.

5. — VERS LES PAYS DE L'OR

Son programme étant rempli dans l'Ouest, il pouvait en toute quiétude cueillir les fruits de sa victoire en se tournant vers le Soudan. Laissant à Kouroussa une forte garnison sous Koma Kamara, la puissante armée descendit donc la rive gauche du fleuve dans une véritable promenade militaire.

Ralliement du Dyuma

Jusqu'au confluent du Milo, les kafu étaient soumis depuis plus d'un an et avaient contribué au siège de Kouroussa. Samori reçut un accueil triomphal de Balato à Dugura et à Nora où il fit l'entrée solennelle à laquelle il avait précédemment renoncé 53. Après avoir visité Nukunkã, il passa le fleuve à Bafélé et choisit le gros centre de Damisa-Koro comme capitale de ses provinces du Nord 54.

Dix kilomètres plus loin, à Dyèliba-Koro, Mori-Sãnda Kèita qui animait la fraction hostile du Dyuma, rassemblait ses partisans et se fortifiait fiévreusement. Samori envoya contre lui son frère Masarã-Mamadi, précédé d'un négociateur qui n'était autre qu'Ansumana Kuyaté 55. Ainsi soutenue, l'éloquence du griot fit merveille, car les plus obstinés mirent bas les armes sans combattre. Mori-Sãnda but le dègè au cours d'une palabre tenue à mi-chemin des deux villages, mais il dut trouver ce breuvage amer car son rival, Nyuma-Kamori, y fut proclamé chef du Dyuma 56.

Ce grand kafu soumis, il n'y avait plus d'opposition et Samori s'employa activement à organiser la région. Son autorité n'était pas discutée en deçà du confluent du Tenkiso 57 et il s'efforçait déjà de l'étendre à des zones plus excentriques. C'est ainsi que sa propagande se déploya en deux directions, vers le nord parmi les orpaillages du Buré et du Bidiga et vers l'est à travers la vallée du Fié. Comme fils du pays, c'est Ansumana Kuyaté qui fut son principal agent, bien qu'il n'eût pas encore rompu ouvertement avec les Kaba 58.

Les Burè et le Bidiga

Le Burè et le Bidiga étaient des pays de tradition Dyalõnké où dominait le clan Kamara. Depuis le XVIIIme siècle, ils marquaient une étape nécessaire sur la grande route unissant le Moyen Niger (Ségou-Bamako) à la Côte des Rivières et un grand centre commercial était né à Didi. L'orpaillage de ces kafu en faisait un objet de convoitise, mais une tradition bien établie les poussait à se soumettre sans résistance à tous les conquérants qui se présentaient. C'est ainsi qu'ils s'étaient conduits envers Tãmba-Bwari, puis envers El Hadj Omar. Aucun loyalisme Toucouleur ne les incitait donc à repousser Samori, d'autant que leurs divisions lui ouvraient le pays.

Dans le Burè, le doyen des Kamara était alors Dyaluna-Sidiki, de Bukariya, un vieillard sans influence. Samori reconnut comme chef du pays Kanin-Dimfo Kamara, de Kentinyã, qui avait envoyé à Damisa-Koro son cousin Sako Kamara. Le conquérant bénéficiait aussi de l'appui de Sana-Kaba Kamara, le chef du gros centre dyula de Didi et il sut s'attacher Nana-Fali, son principal négociant. Il soulevait en revanche l'hostilité de Nan-Damã Kamara de Sètigiya, qui était vivement opposé à Kanin-Dimfo.

Dans le Bidiga, les rivalités des segments étaient moins vives mais il s'y substituait un fort clivage géographique, de part et d'autre du Bakoy. Dyatè Kamara, de Kooma, qui commandait le Bidiga occidental, se fit représenter par son fils Magãndyã, tandis qu'à l'est du fleuve, Taiba-Mori Kamara, de Farãñwaliya, se dérangea en personne.

Il n'était pas question d'occuper effectivement ces régions. Comme elles l'avaient toujours fait, elles versèrent un tribut en or dont le montant fut alors déterminé une fois pour toutes 59.

Samori mettait donc la main sur l'une des terres légendaires de l'or soudanais et sa puissance s'en trouvait soudain grandie 60. Mais il écornait ainsi le domaine d'Agibu, quelques semaines à peine après l'accord de Sarèya, et il menaçait de couper la dernière route unissant Dinguiraye à Ségou. Il ruinait donc toute possibilité d'une entente sincère avec les fils d'El Hadj Omar et confirmait l'opposition radicale de la Tidyaniya toucouleure et de la Kadiriya malinké.

Les pays du Fyé

Pour s'étendre vers le Fyé et le Sãnkarani, Samori trouvait des truchements naturels chez ses nouveaux sujets du Dyuma. La région convoitée groupait trois kafu, le Sakodugu vers le Haut Fyé, le Kulibalidugu 61 entre ce fleuve et le Niger, et enfin le Dyumawañya, étiré le long du Sãnkarani, et dont les Kèita étaient issus de ceux du Dyuma 62. Pour avoir affronté les attaques de Ségou et de Tãmba-Bwari, tous ces petits Etats jouissaient d'une certaine cohésion. Nanyuma-Möri les visita de la part de Samori et il décida Nãfodé Kèita, de Kamaro, à présenter la soumission du Dyumawañya. Trop âgé pour se déranger, ce chef envoya à Damisa-Koro une forte délégation où il avait pris soin d'inclure des gens de Sidikila, le village ancestral du conquérant 63.

Le Kulibalidugu et le Sakodugu ressentaient trop le voisinage des envahisseurs pour se singulariser. Ils suivirent le mouvement.

Ces soumissions restaient fragiles. Elles n'étaient marquées que par un tribut, et n'entraînaient ni occupation militaire ni recrutement 64. Elles pouvaient se consolider ou s'évanouir sans laisser de traces, selon la fortune ultérieure du Faama. C'est ainsi que Kundyã-Dyémori, qui menait le Sakodugu avec une rudesse despotique, était lié depuis près d'un quart de siècle aux Kaba de Kankan et qu'ils les avait poussés à plusieurs reprises contre le Wasulu. Son ralliement au conquérant était donc conditionné par cette vieille alliance, en dépit du dègè que son fils alla boire à Damisa-Koro.

Ces résultats, obtenus sans combat, n'en étaient pas moins brillants, et Samori était trop pressé pour demander davantage. Les pays soumis constituèrent le territoire d'une armée autonome, qu'il confiait à son frère Masarã-Mamadi, avec résidence à Damisa-Koro.

6. — FIN DE L'ALLIANCE MUSULMANE

Evacuation du Sãnkarã

En conjonction avec l'hivernage qui approchait, des soucis très graves empêchaient alors le Faama de s'attarder dans le nord. A l'aller, en arrivant à Dugura, il avait appris en effet que l'armée des Sisé marchait vers l'ouest à travers le Sãnkarã et harcelait les Samoriens de Lãndi. Il avait cependant affecté l'impassibilité et poursuivi sa descente du Niger, comme si de rien n'était, mais il se voyait acculé à une décision d'une extrême gravité. Pour des raisons morales fort compréhensibles, il n'était pas pressé d'éliminer Sérè-Brèma, qu'il espérait encore réduire par la diplomatie. Mais voici que son ancien maître cédait la réalité du pouvoir à ses neveux, et que ceux-ci violaient outrageusement l'accord de Kulunkalã. Samori se devait de réagir aussitôt s'il ne voulait pas que sa suprématie, encore fragile, soit remise en question. Il le fit avec beaucoup de sang-froid et sans aucune hâte, soucieux, selon son habitude, de ne pas bouger avant d'être parfaitement prêt. Les Sisé avaient gagné le Sãnkarã en contournant soigneusement Bisãndugu et Sanãnkoro, si bien que la rupture n'était pas évidente. Samori pouvait se dispenser de répondre sur le champ à leur provocation mais la petite garnison de Lãndi n'était pas en état de résister. Son maître lui ordonna donc de se retirer discrètement sur Kouroussa 65.

Cession du Balimakhana

Pendant que son frère levait des nouvelles troupes à Damisa-Koro, le Faama voulait éclaircir ses rapports avec les Kaba, dont l'attitude demeurait ambiguë depuis l'incident de Sarèya. Comme il gardait encore l'espoir de les maintenir par l'intimidation, dans son alliance, il convoqua à Damisa Karamogho Möri, qu'il jugeait moins hostile et moins brave que Day.

La soumission du Sakodugu complétait théoriquement l'encerclement du Baté puisque, vers l'est, le Kunadugu s'était rallié depuis 1873. La position de Samori était donc forte, mais il était soucieux de montrer qu'il se conduisait loyalement envers ses partenaires musulmans. Parmi les kafu ralliés se trouvait le Balimakhana, maître des rives du Bas Milo. Ce pays avait été, jadis, l'ardent allié de Tãmba-Bwari. Il ne s'était soumis à Alfa-Mamudu qu'après une longue résistance mais avait ensuite témoigné de la fidélité à la mort d'Umaru-Ba. Le Faama affecta l'impartialité, en l'invitant à choisir entre sa suzeraineté et celle des Kaba. Quand Sérè-Mamadi Kuruma, de Fodékaria, le chef du Balimakhana, se prononça pour Karamogho-Möri, Samori s'inclina avec ostentation mais non sans manifester une ironie méprisante 66.

Dérobade des Kaba

Après avoir montré au chef du Baté qu'il jouait franc jeu, Samori prit en sa compagnie le chemin de Kankan. Son armée défila devant la ville, que cet étalage de force aurait dû inciter à demeurer dans l'alliance. Il y séjourna quelques jours, pour confier à Karamogho-Möri son intention d'en finir avec les Sisé et lui demander de l'aider dans cette guerre. Il y voyait la contrepartie de son intervention contre le blocus animiste et il demanda que Day l'accompagne, car il se méfiait de lui 67. Les Kaba se dérobèrent poliment car les jeux étaient déjà faits. La solidarité musulmane interdisait à Karamogho-Möri de combattre Sérè-Brèma et il ne nourrissait plus aucune illusion sur la place que Samori lui réservait dans son Empire. Ses frères ne se résignaient d'ailleurs pas à plier devant un homme qu'ils considéraient à peine comme musulman. Dès le départ du Faama, ils placèrent une grosse garnison à Fodékaria pour se couvrir face là Damisa-Koro, et ils s'employèrent à mettre la vieille métropole en état de défense.

Relations avec le Fuuta-Dyalõ

Samori avait cependant repris la route du Niger 68. Sans s'arrêter à Kouroussa, il s'installa chez son beau-père, à Sãñyèna pour y passer l'hivernage de 1879. S'il renonçait ainsi pour la troisième fois à rentrer à Bisãndugu et s'il demeurait à l'extrême ouest de ses conquêtes, c'était évidemment pour surveiller les mouvements des Sisé, qui hivernaient non loin de là dans le Sãnkarã.

Samori employa ces mois d'immobilité à renforcer sa position diplomatique. Il songeait une fois de plus aux routes de la mer, dont seul le Fuuta-Dyalõ le séparait encore.

Le puissant Empire de Timbo n'était plus que l'ombre de lui-même car il s'enfonçait dans une anarchie irrémédiable et avait perdu toute force d'expansion. Son dernier sursaut, en réponse au défi des Hubbu, s'était terminé en désastre, en 1873, quand l'Almamy Ibrahima-Sori Dara avait trouvé la mort à Boketto. (Ibrahima Sori II, de famille Alfaya). Dans le désordre qui suivit, la fameuse règle d'alternance bisannuelle entre Alfaya et Soriya avait été violée 69. Ibrahima Sori Donhol-Fèla (=Ibrahima Sori III, de famille Soriya) n'avait pu garder le pouvoir que pendant quelques mois et avait été chassé par le frère du mort, Almamy Amadu (Alfaya). Ce dernier s'était maintenu quatre ans à Timbo et c'est seulement en 1878 qu'Ibrahima Sori, ayant laborieusement regroupé ses partisans et acheté des fidélisés, réussit à rétablir l'alternance légale au prix d'un coup d'Etat.

Tel était le nouveau partenaire de Samori, le Fuuta-Dyalõ ne s'offrait pourtant pas au premier conquérant, car l'orgueil peul pouvait faire l'union contre une intrusion étrangère. Samori n'avait d'ailleurs pas de telles intentions : il était très sensible au prestige religieux de Fugumba, la ville sainte, et il voulait seulement négocier avec les Almamy le libre passage de ses caravanes vers Freetown. Alerté par le raid des sofas dans le Fodé-Hadyi, Ibrahima-Sori s'y prêta volontiers. Non sans quelques précautions magiques 70, il envoya une grosse ambassade à Sãñyèna pour conclure un accord de bon voisinage au nom de la solidarité musulmane. Samori reçut très bien ces gens et s'employa à les rassurer. Il demandait seulement qu'on laissât ses dyula acheter du bétail et se rendre librement en Sierra Leone. Les Peuls s'y engagèrent et ils allaient respecter cet accord aussi longtemps que Samori aura une frontière commune avec eux, c'est-à-dire jusqu'en 1893. Les délégués signalèrent ensuite que des troubles étaient fréquents sur la route de la mer, mais qu'ils étaient le fait des seuls Hubbu. Ils demandèrent en conséquence que le conquérant les aidât à détruire ces intégristes dangereux et à à venger Ibrahima-Sori Dara. Samori s'engagea à le faire, dès qu'il aurait les mains libres, mais ce n'était encore qu'une perspective lointaine.

L'ambassade rentra donc à Timbo après avoir établi une véritable alliance avec le conquérant. Le parti Alfaya en profita pour manifester son mécontentement en reprochant à l'Almami Amadu d'avoir abandonné sa suzeraineté théorique sur le Wulada mais ce n'était là qu'une manœuvre sans conséquence.

Relations avec la Sierra Leone

La chance de Samori lui permit au même moment d'entrer en contact avec les autorités britanniques. Durant le mois d'août 1879, deux interprètes officiels, Sannoko Madi et Mamadu Wakka se présentèrent à Sãñyèna avec une lettre du gouverneur Rowe 71. Ce document était à vrai dire adressé à de nombreux chefs, dans l'espoir d'élargir l'influence commerciale de la colonie, et Samori n'en était pas le principal destinataire. Il n'en répondit pas moins avec empressement, mais l'un des messagers poursuivit sa route sur Ségou tandis que la guerre des Hubbu immobilisait l'autre à Dinguiraye. Des délais et des hasards malheureux allaient faire avorter cette tentative, mais elle annonçait déjà une conjonction de Samori avec le commerce britannique qui était conforme à la tradition dyula. Cette réussite allait orienter son action pendant de longues années et elle aura une influence considérable sur son destin.

Hivernage au Balèya

Durant l'hivernage qu'il passa à Sãñyèna, Samori concevait donc déjà une grande politique impériale, mais son souci vital demeurait la menace des Sisé. Il faut garder à l'esprit que sa supériorité n'était pas encore écrasante, bien que la formation d'une nouvelle armée à Damisa la renforçât sensiblement. Une conjonction de toutes les forces des Sisé et des Kaba paraissait encore susceptible de le mettre en danger.

Voyant le fossé s'élargir entre les deux puissances musulmanes, certains mécontents agitaient alors les provinces dont le Faama se croyait le plus sûr. Funsun-Kaba, qui était pourtant un ancien partisan, aurait ainsi animé l'opposition dans le Namusana (F. Kalil p. 14). Pendant ces mois décisifs, Samori marchait sur la corde raide, ce qui explique la prudence qu'il montra dans le Balèya.

La grande armée de Mörlay, après avoir chassé les Samoriens du Sãnkarã, passait les pluies à Sininkoro, non loin de là, et le Faama s'interrogeait sur ses intentions. Si elle s'enfonçait davantage dans l'Ouest, où elle s'userait fatalement, il n'aurait plus grand chose à craindre, malgré la défection des Kaba. Sa prépondérance s'imposerait alors aussi bien par la masse de ses troupes que par leur expérience et la position stratégique de l'adversaire révélerait une faiblesse fondamentale. Le frère de Samori, Manigbè-Möri, s'armait en effet à Bisãndugu et il pouvait isoler les deux armées des Sisé en leur fermant les pays entre Dyõ et Milo. Il n'avait rien fait jusque là pour entraver leurs communications mais, s'il le voulait, Mörlay se trouverait séparé du Moriulédugu par cent kilomètres de territoire ennemi et sa position deviendrait intenable.

Mörlay ne semble pas en avoir été conscient car, dès la fin des pluies, vers octobre 1879, il quitta Sininkoro pour s'enfoncer vers le Haut Niger à l'appel de Födé Dramé. Ainsi jouait-il le jeu de Samori. Voyant l'ennemi s'éloigner, celui-ci abandonna le Balèya vers la fin de l'année. il rentrait à Bisãndugu avec l'intention bien arrêtée de détruire la puissance des Sisé sans attendre davantage 72.

B — LES SISE DANS LE SANKARAN

Avant de décrire la lutte qui permit à Samori d'éliminer ses derniers rivaux et de demeurer le seul maître de la Révolution dyula, il convient d'examiner les événements qui avaient rendu cette rupture inévitable.

Mörlay Sisé, chef de guerre

En 1873, l'accord de Kalãnkalã avait permis à Sérè-Brèma de réparer les pertes subies dans sa lutte malheureuse contre les Turè d'Odienné et le vieillard resta dès lors dans l'inaction, satisfait de capitaliser la succession de Nãnténen-Famudu. Il n'avait d'ailleurs guère le choix, car il était bloqué vers l'est par le Kabasarana, et vers le sud par Gbãnkundo-Sãghadyigi, tandis qu'il s'était fermé l'Ouest en reconnaissant à Samori la frontière du Dyõ. De 1873 à 1878, la forte armée des Sisé demeura donc immobile. Sa puissance stagnait tandis que celle de Samori grandissait chaque jour. Il était clair que cette passivité était une capitulation différée et l'inaction pesait d'un poids insupportable à ceux qui n'étaient pas encore résignés à rejoindre, un jour ou l'autre, les rangs de Samori. La tradition signale plusieurs cas de désertion au profit du jeune Faama, ce qui prouve que le moral de l'armée, privée de combats fructueux, se trouvait déjà ébranlé [1, 4, 5].

Une cabale s'organisa alors dans la famille Sisé pour faire sentir au vieux chef qu'il était fatigué et qu'il lui fallait céder la main à un homme plus jeune, décidé à agir. Le candidat était l'aîné des fils de Sérè-Burlay, Mörlay, un garçon doué d'un caractère agité mais non dénué de talents militaires. Il éclipsait en tout cas ses trois frères, qui le suivaient sans discuter 73.

C'est à son profit que Sérè-Brèma se dessaisit du commandement militaire vers le début de 1878 74. Il est clair que Mörlay l'avait réclamé pour passer au plus vite à l'action et qu'il ne pouvait frapper que dans l'ouest, à travers des pays que l'éloignement de Samori laissait vides de troupes. Il est également évident qu'il ne souhaitait pas encore rompre avec le conquérant, sans quoi il aurait attaqué de front Bisãndugu ou Sanãnkoro, ayant alors les plus grandes chances d'enlever ces. places mal défendues avant que leur maître ait pu se dégager de Kouroussa et revenir dans l'Est. Il préféra au contraire traverser en hâte les régions contrôlées depuis longtemps par Samori. La guerre de conquête ne devait commencer que loin dans l'Ouest, aux dépens des païens, et en évitant soigneusement les zones que le jeune Faama considérait comme vitales.

Du Dyõ au Nyãdã

Vers le début de la saison sèche, à la fin de 1878, le gros de l'armée des Sisé se concentra dans le Sabadugu, autour de Worokoro. Elle était sous les ordres de Mörlay, assisté de ses frères Filasarã-Brèma et Malikaba-Amara, ainsi que d'un chef déjà renommé, Sékoba Kuruma 75.

Cette armée était très forte, même s'il convient de rejeter les chiffres fantastiques qu'allaient lui attribuer Zweifel et Moustier 76. Elle comprenait presque toute la cavalerie et les meilleurs sofas des Sisé.

Devant une telle puissance, les petites garnisons samoriennes de Baranama et Bisãndugu se gardèrent bien d'intervenir 77. L'itinéraire de Mörlay montre qu'il s'appliqua à les contourner largement. Tournant le dos à Baranama, il franchit le Dyõ au gué de Dadyunu, laissa à droit, Kalãnkalã pour marcher vers le sud-ouest. Il passa alors très au nord de Bisãndugu de façon à atteindre le Milo au gué de Mãsarèna-Banãnkoro.

Le Basãndo et le Kurãnko, qui s'étendaient derrière le fleuve étaient soumis à Samori depuis 1873, mais aucune garnison ne les occupait. Les Sisé allaient pourtant y rencontrer une forte opposition, moins inspirée par le loyalisme envers un maître lointain, égaré sur les rives du Niger, que par un réflexe de légitime défense tout à fait naturel.

C'est ainsi qu'à l'approche de Mörlay, Nasuma-Möri Kõndé, le chef de Gbalako, avait ras. semblé tous les guerriers disponibles du Basãndo et s'était porté à Narèna dans l'espoir d'empêcher l'agresseur de franchir le fleuve. Ses effectifs semblent avoir été maigres et surtout mal armés car les combattants les plus qualifiés étaient avec Samori dans le Nord. Les traditions nous peignent avec quelque ironie un rassemblement tumultueux d'hommes en habits de fête, armés de sagaies et de cravaches, mais presque démunis de fusils. Ils furent taillés en pièces sans avoir rien pu faire, à proximité du gué 78. Mörlay, en représailles, détruisit un certain nombre de villages voisins, notamment Narèna, Sékoro, Sauru et Yiradu.

Mais le Basãndo, trop proche des centres vitaux de Samori, n'était pas son objectif. Après s'être ouvert un passage, la colonne des Sisé marcha vers le sud, et alla dresser son camp à Tindikã, dans les collines du Kaula, à proximité du Balé dont les eaux, nous dit-on, n'avaient pas encore baissé. Derrière ce fleuve, jusqu'au confluent du Nyãdã, s'étendaient les trois kafu que Samori avait placé sous l'autorité de Mori-Filani Kèra, le chef de Nafadyi. Celui-ci se trouva fort embarrassé, car il ne se sentait pas en force et n'avait aucune envie de combattre d'autres musulmans.

Une reconnaissance de Mörlay franchit le Balé à Yirilã et captura tous les gens qu'elle Put saisir hors des murs de Nafadyi. Pendant ce temps, le gros de la colonne passait le fleuve en amont, au gué de Ménãnkoya et occupait Marèna. Les prisonniers de Nafadyi furent amenés à Mörlay, à Tindikã, et celui-ci les fit aussitôt relâcher en disant qu'il ne réduisait pas des musulmans en captivité. Il les renvoya à Mori-Filani pour lui annoncer qu'il ne voulait pas se battre mais seulement séjourner quelques jours chez lui avant de poursuivre sa route.

Mori-Filani lui ouvrit aussitôt les portes de son village, ce qui entraîna la soumission im médiate du Finamara et du Dwadugu, jusqu'aux rives du Nyãdã. Mörlay construisit alors trois sanyés aux alentours de Nafadyi.

Premier raid au Kurãnko

Peut-être n'avait-il pas encore fixé définitivement son objectif car il envoya vers le sud une forte reconnaissance commandée par Sékoba. Celui-ci s'attaqua d'abord aux Kurãnko du Musadugu, que la protection de leurs montagnes rendait insolents 79. Leur chef, Marmöri, évacua Köödu et se retrancha sur la montagne inaccessible de Sõngbalãngba. Il envoya cependant sa soumission, car il n'avait pas l'intention de combattre. Les sofas construisirent alors des sanyé à Buruko et laissèrent une forte garnison pour le surveiller.

Plus au sud commençait la vaste région que Denda-Soghoma tenait bien en main, depuis sa résidence de Kuliya. Celle-ci semble avoir été l'objectif de la colonne Sisé, si l'on se fie à son itinéraire. De Buruko, elle marcha en effet sur Dèldugu et Surakoro, puis détruisit sans difficulté Fafiraya et Komaya dans le Kuldu, Bambasirya et Soro dans le Kirkabõ, envahissant finalement le Tinki par Birimaya.

Dans ce pays très vallonné où le sommet chauve des collines est enserré par des galeries forestières de plus en plus épaisses, la cavalerie ne pouvait pas donner et les Malinké devaient se sentir mal à l'aise. L'hivernage était alors à peine terminé et tous les marigots coulaient à pleins bords.

Devant les conquérants se dressa bientôt le gros village de Mãfarã protégé par une forêt impénétrable. Une première attaque ayant échoué, Sékoba eut l'imprudence de s'attarder sur le Takawa Kõngo (718 m.) où il se retrancha, tandis que son adversaire, Mãnga Kamara, recevait des renforts de tous les côtés. Denda-Soghoma avait rameuté tous ses vassaux et envoyé lui-même trois de ses frères à Mãfarã 80. Ils retrouvèrent Sosowali Mara qui accourait de Dyalakoro avec ses guerriers des rives du Nyãdã. Une fois concentrée, cette coalition battit à nouveau Sékoba à Morimusaya, à l'ouest de la forêt de Mãfarã.

L'envahisseur voulut alors se retirer mais ses arrières étaient coupés. Les gens du Kirkabõ et du Kuldu lui barraient la route de Fafiraya tandis que ceux du Mãndyardu, rejoints par les musulmans de Maka, coupaient celle de Kosiririya 81.

Sékoba tenta de s'infiltrer entre ces deux ennemis mais sa colonne s'enfonça dans la vallée marécageuse du Dyisu en crue 82 tandis que l'ennemi la harcelait de tous côtés. Il perdit tous ses chevaux et beaucoup de noyés mais il parvint quand même à passer et à regagner Buruko.

Invasion du Kõndédu

Les vassaux de Denda-Soghoma n'avaient eu affaire qu'à une petite fraction de l'armée des Sisé et ils n'auraient sans doute pas été en état d'en affronter le gros. Leur chance voulut cependant qu'il n'y eût pas de seconde manche. Pendant que ses hommes se faisaient étriller dans les galeries forestières du Kurãnko, Mörlay s'était définitivement orienté vers l'ouest.

De Nafadyi, il avait cassé Yaladu qui refusait du ravitaillement et avait envoyé une injonction à au Wurubèkoro. Fèrèmori Kõndé, chef de ce kafu, vivait isolé à Dãnka et il se soumit aussitôt. Soko-Möri, de Fèrãntèla, et Fãnkolõmba, de Manisèliya, refusèrent de l'imiter, et se préparèrent fiévreusement à résister tout en lançant des appels au secours à travers le Sãnkarã. Mörlay marcha aussitôt contre eux. Après avoir traversé le Nyãdã à la nage devant Gbèrèkoro 83, sa colonne détruisit sans peine Gbalako, Kõntèni et Sirakoro.

Ses deux ennemis s'étaient enfermés dans le village de Manisèliya, à l'abri d'un tata solide, et ils avaient reçu des renforts 84. Leur moral ne devait pas être très élevé car les Sisé enlevèrent rapidement la place, certains disent même dans la journée. Ils détruisirent ensuite Farãntoya pendant que Soko-Mori fuyait à Dwako.

Mörlay renonça alors aux pays situés à l'est du Nyãdã. Evacuant les camps de Nafadyi et Buruko, il concentra tout son monde à Manisèliya. Devant lui s'ouvrait le Sãnkarã proprement dit, soumis à Samori depuis un an à peine, mais où l'autorité du Faama était assurée par la garnison symbolique de Lãndi. Fidèle à sa ligne de conduite, Mörlay ne voulait pas heurter de front les Samoriens et il leur demanda de se retirer de bon gré, pendant qu'il négociait le ralliement des chefs du Sãnkarã.

Second raid au Kurãnko

Le conquérant envoya au même moment Sékoba faire un nouveau sondage vers le sud, mais cette fois-ci chez les Kurãnko du centre où seuls le Mãndu, le Yoraadu et le Dawa avaient prêté serment à Samori. De ce côté du Nyãdã, la personnalité dominante était celle du chef du Mankoadu, Kurani-Söri, de Moriya. Le Mãsa était en alliance étroite avec les Sãnkarãnké de Dwako et il avait soutenu les entreprises guerrières de Mori-Sulèmani en pays Kisi.

Sékoba obtint d'abord des succès rapides. Dususirè Mara, le chef du Mãndu, essaya de défendre sa résidence, Farawaya, mais il fut écrasé et s'enfuit à Moriya. Les sofas détruisirent en quelques jours Mãndukoro dans le Mãndu, Masamayã dans le Dawa, enfin Ténéforiya et Masakulaya dans le Mankwadu, où ils se massèrent pour attaquer Möriya.

Cette fois encore, le nombre joua contre eux. Ils avaient négligé sur leur droite Sirdu et leur gauche Yomadu où s'était retranché Kura-Safèri Kuruma 85, le chef du Nyãdã. Ces deux villages gênaient leurs communications, tandis qu'ils étaient menacés par les renforts qui affluaient vers Moriya de tout le Kurãnko. Sosowali Mara, qui avait combattu contre les Sisé dans l'est, quelques semaines plus tôt, franchit à son tour le Nyãdã, s'unit aux gens du Dawa et rejoignit Kurani-Söri. Les Kuruma du Sumbayara (Wöri) et surtout les gens du Dyémèrèdu dirigés par Kolako-Yira, de Kamèrèndu, firent bientôt leur entrée à Moriya 86 tandis que Dyègbè Mara, de Worokoro (Wasamãndu) envoyait son frère, Solãmba, à Sirdu pour renforcer Kõngofa Mara.

Sékoba n'avait pas assez de monde pour tenir tête à cette foule. Au bout de quelques jours, il subit une attaque convergente partant de Sirdu, Moriya et Yomadu contre Masakulaya 87. Il réussit cette fois à s'échapper par Ténéforia et à rejoindre Mörlay sans avoir perdu beaucoup de monde.

Soumission du Sãnkarã

Mörlay ne prit pas le temps de venger ce nouvel échec car il voulait en finir avec le Sãnkarã. Le chef le plus influent du Nyamana, Fãmbori Kõndé, de Kãnsiraya (lignée Fodésilamãsi) n'avait pas répondu à ses avances, mais une partie de la lignée Ferenñdãsi, qui dominait entre Nyãdã et Mafu, paraissait assez favorable 88. La colonne des Sisé quitta donc Manisèliya et marcha vers l'ouest, en brûlant au passage Kuya-Siriya, Kuya-Léa et Nõngoa qui refusaient de se soumettre. Mörlay traversa Lãndi sans attaquer la petit garnison samorienne, qui se garda d'intervenir, et il s'installa chez Bãmba-Musa Kõndé dans le village de Sininkoro. Cette forteresse allait lui servir de quartier général pendant plus d'une année.

Les Samoriens de Lãndi furent alors l'objet de brimades systématiques. Il fut interdit à la population de les ravitailler, tandis que leurs isolés étaient frappés et dépouillés. Le résultat recherché fut finalement atteint quand leur maître leur ordonna de rentrer à Kouroussa pour éviter de nouveaux incidents.

Les gens de Kãnsiriya et de Dwako avaient patronné un au plus tôt le ralliement à Samori et ils n'osaient pas encore se raviser. En apprenant l'évacuation de Lãndi, les premiers se soumirent cependant aux Sisé, entraînant à leur suite la plupart des autres Kõndé (début de 1879) 89.

A l'extrême sud, Makalé-Möri, de Dwako, s'obstina cependant à invoquer Samori, car il comptait sur l'aide des Kurãnko. Mörlay marcha en personne contre lui, enleva sans peine Dyariya 90, et fit capituler Dwako. Kaularè-Damã y fut décapité, avec les principaux notables sous un grand fromager qui existait encore en 1955 91. Makalé-Möri avait fui derrière le Haut-Niger, où le chef du Simiyã, Simiti-Förè Mara lui accorda asile et où il sera tué l'année suivante. Son neveu, Dala-Ularè-Mori, dont nous aurons à parler souvent, avait préféré se réfugier chez les Kurãnko du centre, à Dèmbayara, près du Haut Nyãdã (Kissidougou).

Troisième raid au Kurãnko

Laissant derrière lui les ruines fumantes de Dwako, Mörlay lança alors vers le sud un nouveau raid pour punir les Kurãnko du centre de l'affaire de Masakulaya et de l'appui qu'ils apportaient aux gens de Dwako. Il passa par Ténémamuriya, détruisit Damãndu (Biramadu) et atteignit Kamèrèndu dans le Dyémèrèdu qu'il trouva évacué. Le chef Kolako-Yira s'était retranché avec la population sur la montagne voisine (cote 746) et les sofas renoncèrent à l'attaquer. Ils hésitèrent devant le Dyasa de Bãmbarana, brûlèrent Mãnsoniya, dans le Mamburdu un peu plus au sud, après quoi, pressés par le temps, ils remontèrent sans s'attarder vers Dwako et Sininkoro.

Destruction du Ularèdu

Mörlay avait en effet grande hâte d'en finir avec ces médiocres escarmouches et de commencer dans l'Ouest sa véritable guerre. Dès son arrivée à Sininkoro, il avait reçu un appel de Födé Dramé qui se trouvait alors dans une impasse, incapable d'en finir avec les Ularè depuis qu'il avait rompu avec les Hubbu.

En rentrant de Dwako, Mörlay ne traîna donc pas à Sininkoro, où il laissa cependant une forte garnison. Comme l'hivernage commençait, il se hâta au secours du chef de Bèrèburiya, en traversant la Mafu à Mafiñbadala, près du confluent du Niger. Il écrasa au passage les Traorè du Sãnkarã occidental (Kisakoni, Dafalokuya, Usuya et Sirakoro) ainsi que les Kõndé de Kuumãndi-Koro et Sèrékoro. Il franchit ensuite la Tili à Dyana, entrant ainsi dans le domaine de Födé Drainé. Il rejoignit ce chef à Farana où il avait regroupé ses troupes avec celles de ses amis du Firiya (Mabiriya) 92.

La puissance des Sisé se révéla aussitôt irrésistible car ils allaient réduire en quelques semaines les obstacles devant lesquels leur allié butait depuis des années. Quittant Farana, la colonne remonta la rive droite du Niger en détruisant l'un après l'autre les centres de résistance des Ularè. Tindo tomba d'abord et Kõmbafolo Ularè s'enfuit derrière le fleuve à Kabéléya. Ce fut ensuite le tour de Laya, puis celui de Tiro d'où Marin-Karanin s'échappa pour demander asile à Fona Kãndé, le chef de Mafindi Kabaya.

Basée sur Tiro, les sofas rayonnèrent, réduisant le pays à l'état de désert. Firawèli, Sèrdu, Kankédu, Séléfi et Marnadi furent détruits. Mörlay envoya alors son frère Sirasarã-Brèma dans le sud pour écraser les Kurãnko alliés de Tiro (Tõmboro, Mãmburdu, Kuldu). Le chef du Tõmboro Kyenkoloma Mara (dit Kolomãn-Dyu), résista en vain dans Bãndaya. Les Sisé enlevèrent tour à tour ce village, puis Banyã, tandis que Kyenkoloma demandait asile à Foro-Bwari Dyarè, le chef des musulmans de Nyãforãndo. Nous ne serons pas surpris de voir ces dyula soutenir leurs compatriotes contre l'agression de leurs coreligionnaires, mais ils n'eurent pas à s'en féliciter car Nyãforãndo et Kõngofiñ furent aussitôt détruits. Sirasarã-Brèma termina son raid en cassant Foddu dans le Mamburdu puis Sambèldo dans le Kuldu et il ne s'arrêta pas avant les contreforts forestiers qui annoncent déjà le pays des Kisi.

La saison des pluies battait déjà son plein et la colonne principale, sous les ordres de Mörlay, quitta bientôt Tiro pour entrer à Sininkoro à travers un pays dévasté, en brûlant encore Arapoela au passage. Son frère évacua à son tour Foddu et entreprit de descendre la Mafu pour le rejoindre, mais il était écrit que ces franges préforestières seraient constamment néfastes aux Sisé. Après la chute de Nyãforãndo, les fuyards du Tumboro s'étaient réfugiés à Bãmbaya, chez le Mãsa du Sèradu, Misasoro Mãsarè. Celui-ci avait mobilisé tous ses hommes et avait même reçu des renforts de Simitiforè Mara, le chef du Simyã qui venait de rompre avec Födé Dramé. Remontant la rive droite de la Mafu, sa colonne réussit à surprendre les Sisé au moment où ceux. ci traversaient le fleuve en crue devant Karako. Elle leur infligèrent un sérieux revers et les poursuivit par Karako et Wasãmbala jusqu'aux portes de Sininkoro.

Hivernage à Sininkoro

Cet échec local n'effaçait pas le succès extraordinaire de cette campagne. En une seule saison sèche, et en mordant un peu sur l'hivernage suivant, Mörlay s'était porté du Dyõ jusqu'aux sources du Niger. Chargé de butin, il s'était installé à Sininkoro pour y finir les pluies et y prendre un peu de repos. Samori l'observait, immobile, dans le Balèya, et le neveu de Sérè-Brèma en conclut sans doute qu'il acceptait le fait accompli. Il allait en tout cas poursuivre son entreprise sans tenir compte de ce voisinage redoutable, et cette légèreté, qui allait causer sa perte, permet de douter de son sens politique.

Mörlay décida en effet de tourner le dos à Samori et de reprendre sa marche vers la mer dès que la baisse des eaux le permettrait. Il est évident que les deux puissances rivales visaient al... le même but. Elles étaient l'expression militaire du mécontentement des dyula, qui rêvaient de routes libres vers les pays des Rivières pour y acheter du sel et des armes à bon prix.

En écrasant impitoyablement toutes les résistances, Mörlay paraissait répondre à l'attente de Födé Dramé qui avait commencé la guerre dans le même esprit quelques années plus tôt. Il est curieux de constater qu'il n'en fut rien. Cette force brutale venait au secours du marabout Dyakhãnké au moment précis où celui-ci commençait à s'interroger sur la sagesse de la politique qu'il avait suivie. Ses ennemis étaient écrasés, mais les pays entre Mafu et Niger étaient abandonnés par les autochtones, dont les survivants se cachaient dans les montagnes du sud ou de l'ouest. Le conquérant restait maître du pays mais il n'avait plus de sujets à qui imposer l'hégémonie de l'Islam. Une menace naissait d'ailleurs de cette victoire trop complète, car la catastrophe faisait oublier aux païens leurs vieilles divisions. Les Kurãnko de la rive gauche, qui avaient soutenu un instant Födé Dramé, l'accusaient à présent d'avoir appelé les étrangers qui ruinaient le pays. Comme ils négociaient avec leurs vieux ennemis du Firiya et du Solimana pour organiser une ultime résistance, les conquérants se voyaient obligés de reprendre la lutte sans autre perspective que d'étendre encore le désert 93.

Invasion du Solimana

Il est évident que Födé Dramé, avec sa petite troupe, n'avait pas le poids nécessaire pour influencer son redoutable allié. La marche à la mer commença donc comme prévu, au début de la saison sèche, vers octobre 1879. Son premier objectif était le châtiment des Kurãnko de l'Ouest, la liquidation du Firiya, où seul Kabeléya tenait encore, et pour terminer, l'invasion du Solimana. Tandis que Födé Dramé traversait le Niger à Yarawaliya près de Tindo et escarmouchait contre Kabéléya, Mörlay et ses gens se présentaient au gué de Laya 94. Leurs succès furent à nouveau foudroyants car les Kurãnko étaient incapables de faire front. Mafindi-Kabaya, Songoya-Tongoro et Dawania furent détruits et Mörlay effectua sa jonction avec Födé-Dramé sous les murs de Kabéléya 95.

Dans ce village, le dernier du Firiya Sud qui ne fût pas encore cassé, Kabélen-Karfa Kamara avait remplacé son père, Kuta-Friki, mort après la chute de Sulèmaniya. Kõmbafolo Ularè se trouvait auprès de lui, avec les réfugiés du Sãnkarã. La place tomba en quelques jours mais la plupart des assiégés purent s'enfuir au Solimana dont les Dyalõnké se retranchaient à Dãntiliya.

Mörlay se tourna aussitôt contre ce pays où les Samura avaient suspendu leurs querelles intestines pour affronter ce péril mortel. Le Mãnga (roi) Sèwa, de Falaba, vieux partenaire des Britanniques, envoya ainsi des renforts à Bwari (Bakari), de Dãntiliya, qu'il avait longtemps combattu mais qui se trouvait désormais en première ligne.

Après la chute de Kabéléya, Mörlay avait lancé ses hommes contre Dalaförè, mais ils ne se contentèrent pas de détruire cette place et poussèrent imprudemment vers l'ouest. Au village de Gbètaya, sur l'actuelle frontière de la Sierra Leone, ils furent surpris et dispersés par les gens de Bèndékuda (Hérèmakono).

Cet échec secondaire n'empêcha pas Mörlay d'attaquer Dãntiliya. La ville était solidement fortifiée et Mörlay fit construire plusieurs sanyé comme si, contrairement à son habitude il voulait mener un siège en règle. La chance l'en dispensa. Cinq jours après son arrivée, Mãnga-Bwari mourut naturellement et les assiégés, découragés, attribuèrent son décès aux « maraboutages » des musulmans. La place fut donc évacuée quelques jours plus tard et la résistance du Solimana parut s'effondrer 96. Bèndékuda fut livré sans combat, comme tout le Solimana oriental, et les fuyards se retranchèrent à Laya et Kaliya, sur la frontière du pays Hubbu. Pour s'ouvrir la route de la mer, Mörlay devait à présent investir Falaba, mais il n'en eut pas le temps. Peu de jours après la chute de Dãntiliya, il apprit que les Samoriens venaient de l'attaquer dans le Sãnkarã. Abandonnant tout, il se hâta vers Sininkoro où les familles et les biens de ses hommes se trouvaient presque sans protection.

C. — LE TRIOMPHE DE SAMORI (1990-1881)

1. — DESTRUCTION DE L'ARMEE DES SISE (1880)

Tout en demeurant dans le Balèya pour surveiller Mörlay, Samori avait élevé une protestation platonique contre l'agression dont il s'estimait victime, mais Sérè-Brèma lui opposa une fin de non recevoir 97.

Dès son retour à Bisãndugu, en novembre ou décembre 1879, notre héros organisa donc avec promptitude et énergie l'élimination des Sisé. Malgré sa hâte, il ne négligea d'ailleurs aucune démarche susceptible de lui rallier l'opinion des dyula. Il n'était pas inutile de prouver son bon droit avant de détruire les deux principales puissances musulmanes du Haut Niger.

Isolement de Mörlay

C'est ainsi qu'il enjoignit solennellement à Sérè-Brèma de rappeler ses neveux en deçà du Dyõ. Pour convaincre le publie de sa bonne volonté, il offrit d'abandonner tout le butin qui avait été pris dans le Sãnkarã. Un informateur particulièrement sûr affirme que Sérè-Brèma demanda alors à Mörlay de rentrer. Le vieil homme avait toujours été hostile à cette aventure lointaine, mais il n'avait plus aucune autorité sur ses neveux et son appel ne fut pas écouté.

Voyant que l'armée des Sisé poursuivait la guerre dans l'Ouest, Samori fit alors un pas décisif vers la rupture. Sur son ordre, toutes les pirogues du Nyãdã furent détruites et tous les gués du fleuve gardés. La colonne de Tyékuragbè Konatè s'installa à Sãsãmbaya pour intervenir en amont ou en aval si les Sisé tentaient de forcer le passage. Mörlay se trouva ainsi complètement isolé de Moriulédugu (décembre 1879-janvier 1880).

Samori feignait encore de ne pas croire à la guerre, mais il dépêcha ostensiblement son cousin Sirafana-Amara pour annoncer ces mesures à Sérè-Brèma, et lui rappeler qu'il était seul coupable 98. Sa propagande se déployait au même moment dans les pays tenus par les Sisé, pour exciter les autochtones contre les conquérants. Ce fut le cas de Bakari Kõndé, qui avait si bien résisté à Kumbã, et était demeuré en exil à Bãnkoni, derrière le Nyãdã. Il avait fait sa soumission à Mörlay, mais les sofas Sãmbiri et Motono, envoyés pour le surveiller, se conduisirent comme des soudards et finirent par mettre à la cangue son frère Farã-Siri. Bakari s'enfuit alors et se présenta à Bisãndugu 99 pour se rallier à Samori. « Tout le pays est gâté, je veux me soumettre à toi si tu nous débarrasse des Sisé ». Le conquérant le reçut avec honneur, promit de lui rendre le Kuralamini et l'encouragea dans sa haine des Kaba 100.

La rupture

Mörlay, qui attaquait le Solimana, paraît alors s'être inquiété. Il envoya un détachement à Mamuriya, sur le Nyãdã pour surveiller Tyèkuragbè. Ses hommes finirent par s'impatienter et voulurent passer le fleuve au lieu-dit Kilimbèla, un peu en amont de Sãsãmbaya. Les Samoriens se jetèrent sur eux et ils furent tous noyés ou pris 101.

Samori tenait dès lors son casus belli et sa réaction foudroyante montra qu'il était parfaitement prêt.

La plus grande partie de son armée, placée sous les ordres de Kémé-Brèma et de Manigbè Mori 102 marcha aussitôt vers l'ouest en traversant le Milo à Kasa puis le Nyãdã au gué de Bãnkoni (Lenkéné). La petite garnison des Sisé capitula aussitôt dans ce village, libérant la fa. mille de Bakari Kandé. Celui-ci s'employa à rassembler les réfugiés du Kurulamini et à 103 enrôler sous les ordres des Turè.

La catastrophe de Dyinkuraro.

Sans perdre un instant, les Samoriens marchèrent alors sur Sininkoro. Il y a quelques contradiction sur le déroulement de ces événements mais tout se passa certainement très vite. Selon la version du Sãnkarã, à laquelle je donne la préférence, Sininkoro était occupé par un petit détachement de l'armée des Sisé, sous le commandement de Mali. Kaba-Amara 104. Surpris par l'attaque inopinée du gros des Samoriens, ce kèlètigi capitula sans résister, livrant à l'ennemi les familles et le butin qu'il était chargé de garder. Mörlay rentrait à marches forcées de Dãntiliya, mais il arriva trop tard sur la Mafu et se retrancha, faute de mieux, dans le petit village de Dyinkuraro. Kémé-Brèma inonda aussitôt son camp de propagandistes qui démoralisèrent les sofas, désespérés de voir leurs femmes et leurs biens aux mains de l'ennemi. Au bout de quelques semaines, certains précisent un mois, les désertions avaient pris une telle ampleur que les Sisé capitulèrent sans combattre 105 (Début de 1880 ?). Mörlay fut ainsi capturé avec ses frères et son armée tout entière.

Bilan d'une victoire

Cet effondrement brutal d'une puissance qui, à l'échelle du pays, était considérable, et qui avait fait régner la terreur pendant plus d'un an, est au premier abord surprenant. La supériorité numérique des Samoriens était sans doute sensible, mais elle joua moins que l'imprudence stratégique de Mörlay, qui s'était enfoncé dans l'Ouest sans avoir couvert ses arrières. Samori qui le guettait a su saisir l'occasion mais cela ne suffit pas à expliquer la dislocation sans combat des Sisé. Il me semble que le facteur essentiel fut le prestige de Samori, qui grandissait dans les rangs de ses adversaires. N'était-il pas lui-même un ancien de Madina et l'expansion militaire qu'il dirigeait avec succès ne s'inspirait-elle pas de l'idéal qui rassemblait des éléments disparates sous la bannière des Sisé Elle y répondait mieux, à vrai dire, que l'agitation imprudente, suivie de crises de passivité, qui stérilisait depuis dix ans la politique de Sérè-Brèma. Ces hommes avaient suivis Mörlay avec enthousiasme dans une guerre fraîche et joyeuse contre des animistes qui étaient incapables d'une défense coordonnée, et que les musulmans considéraient comme une proie légitime. Ils se heurtaient à présent à une force supérieure à la leur, qui se réclamait plus ou moins de l'Islam comme eux-mêmes, et qui offrait de les enrôler sous ses bannières pour les mener, mieux que les Sisé, à de fructueuses conquêtes. Leur loyalisme ne tarda donc pas à défaillir, la perte de tous leurs biens à Sininkoro les démoralisa et une habile propagande sut faire le reste.

Il faut y ajouter l'isolement des conquérants au sein d'une population hostile. On ne saurait douter en effet que les Sãnkarãnké, qui s'étaient ralliés de bon gré à Samori, supporteraient mal l'occupation des Sisé 106. L'anecdote relative à Bakari Kõndé donne à penser que Mörlay imposait aux populations du Nyãdã et de la Mafu, les mêmes traitements que son père et son oncle, jadis, à celles du Dyõ et du Sãnkarani. Il est certain que Samori, dont nous avons vu l'habileté à l'égard des Kandé, et dont le factotum, Fara-Mãngarã ne restait sans doute pas inactif, a su exploiter ces sentiments. Notre homme se présentait une fois de plus comme l'ami des autochtones contre un oppresseur étranger, pour qui l'Islam n'était après tout qu'un prétexte. Quand les Samoriens traversèrent le Nyãdã ils se présentèrent en libérateurs de ceux qu'ils avaient vaincus cinq ans plus tôt à Kumbã.

Ainsi, dès le premier choc, Samori avait gagné la partie. La plus redoutable des armées ennemies tombait tout entière entre ses mains, avec ses chefs et son butin. Il allait bientôt incorporer ces captifs dont beaucoup sauront se distinguer à son service.

La masse de ses sujets s'accrut du même coup car le Sãnkarã Kõndédu réintégra aussitôt l'Empire de Samori. Dès la chute de Sininkoro, Dala-Ularè-Mori avait en effet quitté sa retraite forestière pour reconstruire Dwako. Le Faama lui donna le commandement de tout le pays et l'invita bientôt à conquérir le Kisi en son nom 107.

Destin de Födé Dramé

Il était trop tôt pour regarder vers l'ouest, si bien que les Ularè et les Firyãnké reconstruisirent leurs villages sur le Niger sans avoir à plier devant la nouvelle hégémonie. Samori les avait pourtant délivrés non seulement des Sisé, mais du responsable de tous leurs maux, l'infortuné Födé Dramé. Le Dyakhanké, qui avait décidément misé sur la mauvaise carte, accompagnait Mörlay dans sa marche sur Sininkoro et il s'était trouvé pris dans le désastre. Certains prétendent qu'il fut arrêté avec Mörlay, d'autres qu'il s'enfuit et que Kémé-Brèma se rendit en personne à Bèrèburiya pour l'arrêter 108. Toujours est-il que Födé Dramé comparut bientôt devant Samori qui se montra clément et le gracia aussitôt 109.

Le conquérant avait appris que les Ularè de Kõmba-Folo étaient rentrés à Farana, mais aussi qu'ils se ralliaient à lui pour le remercier d'avoir éliminé leurs persécuteurs.

Le retour des animistes menaçait les derniers partisans de Fodé-Dramé qui demeuraient à Bèrèburiya et Samori jugea sans doute le moment favorable pour jouer à l'arbitre, comme il aimait le faire. Il renvoya donc le Sarakholé chez lui avec l'interdiction formelle de combattre ses anciens ennemis, mais il fit savoir à ceux-ci qu'ils devaient laisser en paix le village des musulmans.

Il est probable qu'il songeait déjà à utiliser les gens de Födé, mais le moment ne s'y prêtait pas. C'est sans doute alors qu'il envoya dans l'Ouest la petite colonne de Kolõnka-Fabu, qui s'installa à Kõnkaya dans l'Ulada. La seule mission de ce kèlètigi était de protéger la route de la mer jusqu'à la frontière du Fuuta-Dyalõ, et sans doute de faire régner l'ordre dans le Sãnkarã. Il n'était pas question de prendre l'offensive de ce côté car le conquérant rappelait alors toutes ses forces dans l'est, afin d'éliminer ses derniers rivaux.

2. — CHUTE DE KANKAN (1880-1881).

Après avoir détruit l'armée de Mörlay et s'être emparé du Sãnkarã oriental, Samori ne redoutait plus grand chose. La maladresse de ses ennemis lui avait permis de renverser un équilibre qui leur était favorable et les éléments dont la conjonction aurait pu le mettre en danger n'existaient plus désormais. Dans le dernier acte qui s'ouvrait, le Faama pouvait se permettre de frapper simultanément les Kaba et le dernier carré des Sisé.

Les frères de Samori ne laissèrent en tout cas qu'une petite troupe à la garde du Sãnkarã et ils rejoignirent Bisãndugu avec leur butin, leurs prisonniers et leurs nouvelles recrues.

Offensive de Masarã-Mamadi

Sur le Fyé, Kundyã-Dyèmori avait juré du bout des lèvres. Après avoir perdu leur grande armée, les Sisé n'étaient plus guère redoutable, tandis que les Kaba disposaient encore d'une capitale bien fortifiée. Il était naturel que Samori leur consacrât dès lors sa force principale, car il avait rompu officiellement avec eux à l'époque du combat de Sãsãmbaya 110. A cette occasion, ils avaient en effet refusé de fournir les renforts que le Faama réclamait en invoquant le serment prêté sur la tombe d'Alfa Kaabinè. Leur réponse avait d'ailleurs le ton d'une véritable provocation, ce qui indique qu'ils attendaient une victoire de Mörlay 111. Samori s'était aussitôt employé à les empêcher de secourir les Sisé. Pendant que la grande armée marchait sur le Sãnkarã, Masarã-Mamadi, gouverneur du Nord, avait quitté Damisa-Koro avec sa colonne et attaqué la frontière septentrionale du Baté.

Sa mobilisation avait été pénible et les incidents qui l'avaient marquée prouvaient qu'il ne fallait pas prendre à la légère l'influence des Kaba. Les vassaux de Samori avaient été invités à diriger leurs guerriers sur Damisa-Koro, mais ceux du Niger avaient seuls mais il restait fidèle aux Kaba. Non seulement il rompit avec Samori mais il envoya des renforts à Kankan et fut imité par les Kulibali, de Kéñyérã. Cet incident secondaire n'est pas négligeable puisqu'il allait servir de prétexte, un an plus tard, à la première intervention française.

Masarã-Mamadi avait en tout cas renoncé à châtier Kundyã et s'était dirigé sur Kankan avec des contingents du Basãndo, du Kulunkalã et du Dyuma. La trahison des Sako fut aussitôt compensée par le ralliement massif du Balimakhana, déjà excédé par la domination des Kaba. Son chef, Sirè-Mamadi Kuruma était certainement en rapports avec Damisa-Koro et le village frontière de Kiñyéro fournit des guides aux assaillants qui, marchant par des pistes de chasseurs, sur. prirent à l'aube Fodékaria. Le chef sofa des Kaba, Sãnkorèba, fut gravement blessé et pris avec tous ses hommes 112. Ces captifs furent envoyés en pirogue à Damisa-Koro pendant que Masarã. Mamadi s'installait à Tasilimã, premier village du Baté. Il y construisit un sanyé et de là, il cassa Soila, puis il se mit en position d'attente car il n'avait pas les moyens d'attaquer la capitale des Kaba. C'est seulement en juillet, au début du siège, que Masarã-Mamadi allait se porter en avant. Il se heurtera alors au tata de Baté-Nafadyi, qu'il ne parviendra pas à enlever et l'investissement de cette place allait durer aussi longtemps que celui de la métropole.

Siège de Kankan

Samori surveillait de Bisãndugu, la marche de ses armées. Dès qu'il apprit la chute du Sãnkarã, il chargea Kémé-Brèma, assisté d'Arafãn-Dyèli et renforcé par les Kõndé fraîchement ralliés, de marcher sur Kankan 113. Il demeura lui-même dans sa capitale, avec Manigbè-Mori et le Faraba pour observer les mouvements de Sérè-Brèma 114.

Ainsi commença, en juillet 1880 114, l'un des interminables sièges, peu coûteux pour l'assaillant, que la tactique traditionnelle imposait aux conquérants.

Les Kaba, dans l'espoir d'échapper à un blocus complet dont l'issue était prévisible, s'étaient divisés en deux corps, Karamogho-Mori, avec les forces principales, s'était enfermé dans Kankan tandis que Day s'installait à Karfamöriya pour prendre les assaillants à revers. Ceux-ci construisirent un puissant sanyé entre les deux agglomérations, sur les hauteurs qui s'élèvent au sud-est du terrain d'aviation. Ce secteur au sol bien drainé leur permettait de passer l'hivernage dans de bonnes conditions, tandis que des postes secondaires étaient installés au nord et à l'ouest de la ville, afin de l'isoler complètement. Un sanyé devant le gué du Milo complétait ce dispositif et le blocus paraît avoir été particulièrement étroit 115. Après trois mois d'inertie, Day, qui n'était pas serré de trop près, s'efforça de soulager son frère en attaquant par derrière le camp des assaillants. L'échec coûteux de cette tentative montra que la situation des Kaba était désespérée 116.

Interventions des Toucouleurs

La mainmise de Samori sur la vieille métropole allait consacrer son avènement au rang de grande puissance et l'émotion fut grande à travers le Soudan. Pendant que ses frères en menaient lentement le siège, le Faama recevait à Bisãndugu de nombreuses délégations qui quémandaient sa bonne grâce ou intercédaient en faveur de ses ennemis. Il était notoire que les Toucouleurs se sentaient particulièrement inquiets. Amadu, comme leader des Tidyani, poussait les Kaba à résister jusqu'au bout, mais son frère Agibu, avec ses trois cents fusils, n'était pas de taille à risquer un conflit, il s'en tenait à l'accord de Sarèya. En février 1881, Samori reçut pourtant de lui une lettre qui lui demandait d'épargner Kankan.
Il la déchira ostensiblement, sans la lire, devant son Conseil assemblé 117.

C'est aussi vers la fin de 1880 que Bokar Biro, héritier de l'Almamy Alfaya, fit un raid sur le Wulada à qui il reprochait d'avoir trahi le Fuuta-Dyalõ. Les Samoriens s'enfermèrent alors dans Kãnkaya et le laissèrent entrer à Nono à qui il imposa un lourd tribut. Cet incident n'eut pas d'influence sur les relations du conquérant avec les Peuls et il ne pouvait rien changer au sort de Kankan. Tous ces remous allaient d'ailleurs vite s'apaiser dès que la victoire fui acquise.

Samori, maître de Kankan

Au début de l'hivernage de 1881, Karamogho-Mori capitula sans combat. A cette nouvelle, Day évacua Karfamöriya, s'arrêta quelques jours à Nafadyi puis traversa le Milo et s'enfuit vers l'est. Traqué jusqu'à Gwenso par la cavalerie samorienne, il trouva asile à Kundyã chez son allié Dyèmöri Sako.

Samori visita quelques jours plus tard la métropole de l'Islam dyula. Au point d'évolution spirituelle où il était parvenu, il ne pouvait qu'être indulgent envers elle. Sur son ordre, Kémé-Brèma avait empêché le pillage et n'avait pas réduit les vaincus en esclavage « parce qu'ils étaient musulmans ». Le Faama se contenta de lever une contribution de guerre, en poudre d'or, et de sanctionner l'élément Tidyani. De nombreux notables furent déportés au Konyã, et notamment Karamogho-Möri qui fut installé à Sèfindu dans le Gundo. La ville épargnée fut placée sous les ordres de Baturuba-Lay Shèrifu, le frère du Mokaddem de la Kadiriya.

Celui-ci, le fameux Karamogho Sidiki, dont la science était respectée, fut attaché au service personnel de Samori. Quant à Ansumana Kuyaté, il était resté ostensiblement fidèle à ses maîtres, mais leur chute le libérait et il se rallia solennellement au vainqueur, qui en fit son secrétaire.

3. — CHUTE DE SERE-BREMA (1881)

En ces mois d'euphorie, la puissance de Samori atteignait un nouveau sommet. Elle ne se heurtait plus à aucun adversaire car, pendant l'interminable siège de Kankan, les Sisé avaient définitivement disparu de la scène 118. Le royaume conquérant s'était transformé en Empire.

Occupation de Worokoro

C'est sans doute au moment où Kémé-Brèma rentra du Sãnkarã que Samori consacra la rupture de l'accord de Kalãnkalã en envoyant Munya Kamara occuper Worokoro 119. Pour l'instant, il n'était pas question d'aller plus loin. Sérè-Brèma avant violé sa parole en traversant le Dyõ, avait perdu tout droit sur la portion du Sabadugu que Samori lui avait abandonnée en 1873. Le Faama reprenait donc son bien mais il affectait de ne pas attaquer son ancien maître dans son domaine originel. Si celui-ci ne réagissait pas, il n'avait d'ailleurs plus qu'à s'intégrer de bonne grâce à l'Empire de Samori.

La dernière coalition

La chute de Worokoro, dont la petite garnison avait capitulé aiséMent, suivait la capture des neveux de Sérè-Brèma et du gros de son armée. Alors qu'elle aurait dû montrer au vieillard que sa cause était perdue, elle provoqua chez lui au contraire un dernier sursaut d'énergie. Presque toutes ses forces avaient disparu dans le Sãnkarã et il ne pouvait donc rien faire sans alliés. Il semble s'être employé fiévreusement à en trouver durant tout l'hivernage de 1880. Le Wasulu était dans l'anarchie depuis la mort d'Adyigbè et le Kabadugu ne valait guère mieux, car Amadu Turè venait à peine d'en finir avec sa grande révolte. Il n'avait d'ailleurs pas oublié l'intervention intempestive des Sisé dans le Sanãnfula et on ne pouvait pas compter sur lui. En désespoir de cause, Sérè-Brèma n'hésita donc pas à se tourner vers son vieil ennemi, le leader animiste Gbãnkundo-Saghadyigi, dont il avait tué l'oncle, Dyènté, vingt ans plus tôt. Saghadyigi comprenait certainement que son tour allait suivre celui des Sisé et il fit bon accueil à cette étrange requête. Il n'intervint pas cependant lui-même mais par personne interPosée. Les secours furent fournis par ses protégés musulmans du Konyã ainsi que par ses parents animistes, en la personne de Kamãn-Kyèkura, le chef du Buzyé.

Il était pourtant facile de prévoir que ce secours de dernière heure ne servirait à rien. Une fois de plus, et à présent sans remède, l'Etat des Sisé, qui ne pouvaient plus faire régner la terreur, se disloquait de toutes parts. Samori couvrait le pays de ses agents et ses intrigues n'y étaient évidemment pas étrangères. C'est ainsi que Sérè-Brèma avait obtenu l'aide des vassaux et alliés de Saghadyigi, mais que les siens refusèrent de bouger. Ce fut le cas notamment de Dugugbè-Kaba, qui demeura obstinément retranché sur sa montagne et qui annonça même son ralliement à Samori, sans attendre la capture de son souverain.

Le massacre de Worokoro

Celui-ci rassembla pourtant à Madina une armée assez importante, vers la fin de 1880. Il ne contrôlait directement qu'une petite troupe où se coudoyaient les gardes qui ne l'avaient jamais quitté et quelques évadés rentrés individuellement du Sãnkarã. Le gros était fourni par les musulmans du Haut Konyã, sous les ordres de Vãfiñ Doré, de Musadugu, entouré par les Kuruma de Dyakolidugu, mais aussi par les gens de Nyõnsomoridugu, qui suivaient Abudu Swarè, le fils du vénérable Morifiñ. Quant aux animistes du Buzyé, ils étaient commandés par Gbègbè Kamara, le fils de Kaman-Kyèkura.

Au début de 1881, cette grosse colonne marcha sur Worokoro où elle surprit Munyã qui devait se garder mal. Elle captura sans coup férir toute la garnison mais Munyã, retranché dans une case, refusa de se rendre et se fit tuer en combattant. On dit qu'un seul cavalier s'échappa de Worokoro et vint apporter la nouvelle du désastre à Samori 120.

La suite est assez horrible. Les vainqueurs éphémères égorgèrent la quasi-totalité des sofas prisonniers, qui étaient en grosse majorité des Kuruma du Sabadugu 121, et ils n'épargnèrent pas Dauda Dramé, le beau-frère de Samori. La tradition charge généralement Sérè-Brèma de cette terrible décision. La situation de ce vieil homme, qui voyait tout s'effondrer autour de lui, et aussi les antécédents de sa famille, ne permettent pas d'écarter cette affirmation. En admettant qu'il s'agisse d'une calomnie que les milieux samoriens auraient répandue pour justifier l'élimination du vieux Faama, sa responsabilité comme chef de la coalition, n'en reste pas moins entière.

Intrigues et triomphe de Samori

Il n'eut d'ailleurs pas le temps de jouir de ce sinistre succès. Samori quitta Bisãndugu avec la colonne de Manigbè-Mori et se porta en hâte sur Kalãnkalã 122. Il traversa le fleuve et encercla Worokoro au moment où les derniers prisonniers venaient d'être égorgés. Leurs bourreaux se trouvèrent ainsi pris au piège car la supériorité numérique du Faama était écrasante. Comme d'habitude, il évita de donner l'assaut mais l'investissement qui suivit ne dura guère. Les assiégés, conscients de la vengeance que le massacre attirait sur leurs têtes, ne voulaient pas se rendre mais songeaient à se tirer de ce mauvais pas. Samori sut alors mettre en oeuvre ses meilleurs talents de propagandiste. Des assiégés capturés furent graciés et renvoyés dans la place pour démontrer que, loin de tuer les fuyards, on les laissaient partir librement. Effectivement, en peu de jours, les désertions se multiplièrent, réduisant à l'extrême l'effectif des assiégés. Samori laissait passer tous ceux qui se présentaient.

Il fit aussi savoir à Sérè-Brèma qu'il n'en voulait pas à sa vie et qu'il serait épargné s'il se rendait. Démoralisé, le vieillard accepta de négocier et finit par conclure un accord qui l'autorisait à rentrer à Madina avec ses gens, à condition de livrer sans conditions les gens du Konyã et du Buzyé. On imagina le tollé qu'il souleva quand il présenta ces clauses en Conseil. Ses alliés, s'estimant trahis, jugèrent qu'ils n'étaient plus tenus de le défendre et que chacun devait à présent assurer son salut. Comme ils étaient trop compromis pour songer à se rendre, ils décidèrent de tenter une sortie massive. Elle eut lieu très tôt, avant le lever du soleil et les assiégés réussirent d'abord à percer entre les sanyé de Samori pour s'égailler en direction du sud. Malgré ce succès initial, l'affaire se termina en désastre car la nombreuse cavalerie des assiégeants se jeta à leur poursuite et les rattrapa presque tous. Selon les ordres reçus, elle ne fit pas de quartier, sabrant sur place tous ceux qu'elle pouvait prendre, qu'ils fussent musulmans ou païens. Parmi les victimes les plus notables, la tradition cite Vãfiñ Doré, Abudu Swarè, et Gbègbè Kamara 123.

Dans Worokoro presque désert, Sérè-Brèma attendit son arrestation, enfermé dans une case. Il tombait ainsi sans conditions, entre les mains de Samori. Le vainqueur fit exécuter la plus grande partie des conseillers mais il se montra clément pour son ancien patron, dont la vie fut épargné. Après un séjour à Bisãndugu, il fut placé en résidence surveillée à Kosaro, dans le Manã, au confluent du Milo et du Baulé, où il allait connaître douze années d'une captivité tranquille 124.

Destruction du Moriulédugu

Manigbè-Mori, suivant sa cavalerie, s'était enfoncé aussitôt dans le sud, où il ne rencontra aucune résistance. A Karafiliya, Dyabadi-Fodé Kuruma le reçut avec enthousiasme car, malgré sa vieille fidélité aux Sisé, il avait été indigné par le massacre de ses contribules à Worokoro.

La colonne entra sans combat à Madina. La ville de Moriulé fut rasée au sol et sa population dispersée. L'énorme masse des captifs de culture qui occupaient les hameaux du voisinage fut transférée à Bisãndugu, qui devint alors, pour une dizaine d'années, la plus grosse agglomération du bassin du Milo. Les Fula de la région furent invités à se transporter dans le Bas Konyã et des terres leur furent concédées autour de Sanãnkoro. Après avoir été pendant un demi-siècle le coeur d'un Etat puissant, la région de Madina se trouvait ainsi définitivement ruinée 125.

Le conquérant ne se contenta pourtant pas d'amalgamer les troupes des vaincus aux siennes, il prit en charge leurs familiers, leurs griots par exemple, comme un parent de Morifiñdyã, le petit Amara-Dyéli, dit Madina Amara, qui allait connaître par la suite une certaine notoriété. Lui-même se lia aussitôt aux vaincus par plusieurs mariages et s'attacha divers membres de leur famille, comme le jeune Kani-Mori, qui commandera par la suite une colonne. Il fit surtout des avances aux hommes de religion, particulièrement à Karamogho, Madisé à qui il gardait de la reconnaissance, mais aussi à Karamogho Saliya Sisé qui allait jouer un grand rôle auprès de lui jusqu'à l'effondrement final.

Au moment où il allait à nouveau se tourner vers l'Islam, le conquérant montrait ainsi qu'il était dans une certaine mesure l'héritier de l'Etat qu'il venait de détruire.

V. — L'HIVERNAGE DE GBELEBA (1881)

La situation de Samori s'était tellement transformée en l'espace d'un an que son entreprise avait changé de nature. Au lieu d'être une puissance parmi d'autres sur les franges méridionales du Soudan, le conquérant demeurait seul en scène et personne ne pouvait récuser son hégémonie, depuis les sources du Sassandra jusqu'aux frontières des Toucouleurs et du Fuuta-Dyalõ.

Au lendemain de l'arrestation de Sérè-Brèma, il était rentré à Bisãndugu pour attendre la chute de Kankan qui paraît avoir suivi très vite. Après sa visite à la métropole dyula, il se trouva bientôt disponible pour organiser en toute quiétude le pays conquis et pour étendre vers le sud et l'est une autorité que personne ne contestait plus. C'est dans ce but qu'il quitta Bisãndugu vers la fin de la saison sèche.

Les assises de Gbèlèba

Samori alla rejoindre son frère dans le Moriulédugu où il le laissa poursuivre la destruction de Madina. Il s'installa non loin de là, sur la rive droite du Gmãhala (Sãnkarani) dans le gros village de Gbèlèba. Nous savons qu'il y était déjà en juillet 1881.

Gbèlèba où les Traorè, clan dominant, doivent compter avec un gros noyau de Sisé, avait participé dès l'origine à l'aventure guerrière de Mori-Ulé. Il lui était d'autant plus fidèle qu'il se trouvait, depuis le serment du Bala-Ni, sur la frontière du Kabasarana. Le chef, Fasinè Traorè avait soutenu jusqu'au bout Sérè-Brèma, son fils Nufèrè avait été pris en compagnie de Mörlay et il avait envoyé des renforts à Worokoro. Samori ne lui en garda pas rigueur. Il le confirma dans ses fonctions et se contenta de s'approprier un vaste terrain où il construisit un sanyé, un peu au sud du village.

C'est là, selon une habitude qui lui était chère, qu'il convoqua les chefs de la région pour leur faire boire le dègè, puis pour trancher leurs différends, et leur donner des consignes. Comme toujours, le premier gage de soumission fut une levée de jeunes gens, qui furent enrôlés dans l'armée de Manigbè-Mori.

L'objectif de Samori était visiblement d'effacer toute trace de la domination des Sisé, comme en témoignait la destruction de Madina. Les vassaux de Sérè-Brèma ne firent aucune difficulté pour se soumettre aux vainqueurs 126. Le principal d'entre eux, Dugugbè-Kaba s'était d'ailleurs déjà rallié 127 et son refus d'aller à Worokoro avait certainement contribué à la chute de Madina. Il descendit du Borõnkèñyi avec les chefs des réfugiés qui vivaient depuis des années en sa compagnie et tous rendirent hommage à leur nouveau maître 128. Celui-ci les reçut fort bien et insista sur la sécurité qu'il voulait faire régner, à présent que les Sisé étaient éliminés. Il sut les décider à quitter leur refuge montagnard et à réoccuper les plateaux du Dyõ et du Sãnkarani, qui demeuraient incultes depuis près de vingt ans 129.

La destruction de l'Etat des Sisé prenait donc l'aspect d'une reconstruction au profit des animistes, maîtres de la terre. Satisfait de leur ralliement, Samori ne plaça aucune garnison chez eux et ne leur imposa aucune condition d'ordre religieux.

Rupture avec Saghadyigi

Ces bons procédés envers Dugugbè-Kaba et ses amis s'expliquent en partie par le voisinage redoutable de Gbãnkundo-Saghadyigi. Après la chute des Sisé, celui-ci était en effet le dernier obstacle qui séparait Samori de la Forêt. Les deux souverains ne s'étaient pas affrontés depuis plus de quinze ans, mais le maintien d'une hégémonie animiste dans le Konyã ne se concevait plus au moment où Samori demeurait seul en scène et s'adressait à l'Islam pour consolider son Empire. L'intervention de Saghadyigi en faveur de Sérè-Brèma et l'appui qu'il donnait aux Kamara hostiles à Samori, étaient d'ailleurs des prétextes très suffisants. La force du Gbãnkundo restait cependant redoutable et il semble que Samori ait encore espéré une soumission pacifique. Tout le Konyã aurait ainsi adhéré de bon gré à sa Révolution et ses forces rassemblées se seraient consacrées à une expansion de grande envergure.

Quelles qu'aient été ses intentions, Samori, installé à Gbèlèba, entama des négociations avec Saghadyigi. Les Koné du Bèèla, ses nouveaux vassaux, étaient unis aux Kamara du Gbèrèdugu par d'étroites alliances matrimoniales. C'est ainsi que Dugugbè-Kaba, déjà cousin utérin de Saghadyigi, avait épousé sa soeur Sogbè. Il avait négocié, dix ans plus tôt, un modus vivendi entre Gbãnkundo et les Sisé, et Samori espérait sans doute qu'il amènerait Saghadyigi à se rallier au nouvel ordre qui naissait.

Toujours est-il que le Faama envoya à Saghadyigi une ambassade pour lui remettre une boule de savon, une daba et un boubou blanc. Ce cadeau symbolique signifiait qu'il devait renoncer à la guerre, le savon enlevant l'odeur de la poudre, pour se consacrer à la culture et se faire musulman en revêtant le boubou pour prier 130.

La réponse de Saghadyigi fit éclater le malentendu. En dépit de son caractère impétueux, le Mãsa ne rompit pas mais il envoya à Samori sa fille, Bintu-Sara, accompagnée d'un jeune captif Tensoya. Comme il se prétendait le chef de file des Kamara, il était normal qu'il procurât une femme à Samori, son « neveu utérin ». Un mariage sans dot est cependant considéré comme une marque de condescendance et Saghadyigi se présentait en partenaire, non en vassal. Cela ne répondait pas à l'attente de Samori qui prétendait absorber ses forces et le faire rentrer dans le rang. Il jugea donc que cette réponse était injurieuse et renvoya la fille à son père, en annonçant qu'il irait la prendre par les armes, car il ne voulait rien devoir à personne.

C'était la rupture. Saghadyigi qui n'avait certainement pas l'intention d'abdiquer et que la demande de conversion à l'Islam heurtait profondément se serait alors répandu en propos violents. « je suis le maître de ce pays et un marabout n'est pas un Mãsa. Qu'il fasse son maraboutage et qu'il ne se mêle pas de commander ». A quoi Samori aurait répliqué : « J'irai le trouver chez lui et il verra si je ne sait pas faire autre chose que marabouter » [1].

Aurait-il eu l'intention d'attaquer Gbãnkundo dès la fin de l'hivernage ? Rien ne permet de l'affirmer. Il est plus vraisemblable qu'après avoir exploité dans le Sud la chute de Sérè-Brèma, il songeait à retourner dans le Nord pour tirer les conséquences de la prise de Kankan. La destruction d'une puissance aussi considérable que celle du Gbãnkundo ne pouvait d'ailleurs pas s'improviser et nous savons que Samori s'employa activement à la préparer. Ses agents commencèrent à sillonner le territoire ennemi et à exciter la population contre Saghadyigi, particulièrement dans les régions mal soumises comme le Gbè (Goy). Ce travail politique ne pouvait porter des fruits qu'à longue échéance et, en attendant, le Faama s'orientait vers d'autres horizons.

Ralliement du Kabasarana

L'événement le plus considérable qui ait marqué le séjour de Samori à Gbèlèba n'est d'ailleurs pas à chercher dans la succession des Sisé, ni dans la rupture avec Gbãnkundo. Ce fait est le ralliement à sa cause des Turè d'Odienné. Au moment où Sérè-Brèma succombait, Mãngbè-Amadu venait de reprendre en main le Kabasarana mais la chose n'avait pas été facile. On. a vu que la défaite de Bintu-Mamadu, suivie par la mort de Muktar, avait mis en question l'existence même de l'Etat. Il avait fallu six ans de luttes pénibles à Amadu Turè pour écraser les révoltés et s'imposer comme Faama. Sa situation restait d'ailleurs peu solide, car Vakuru Bãmba maintenait son hostilité et s'était retranché avec son armée, dans le Fina, sur les confins du Mau. Pour consacrer son autorité, Mãngbè-Amadu désirait s'étendre aux dépens des animistes et particulièrement vers l'est, où la catastrophe de Korumba et les échecs de Muktar n'avaient jamais été vengés. L'armée d'Odienné en était cependant bien incapable, dans l'état de faiblesse où l'avait plongée une si longue crise.

Les Turè accueillirent sans regret la chute de Sérè-Brèma, coupable d'avoir rompu le serment qui unissait Vakaba à Burlay, mais ils observèrent avec des sentiments mitigés la construction d'un nouvel Empire sur les ruines du Moriulédugu. Le « cousin » besogneux qui en était l'auteur n'avait que trop bien suivi les conseils donnés jadis par Muktar. Il était en tout cas tentant d'utiliser cette fraternité pour restituer sa puissance au Kabasarana et reprendre la tradition impérialiste des Turè. On comprend qu'Amadu se soit rallié avec empressement à Samori.

Il se rendit à Gbèlèba pour le visiter et on dit qu'il séjourna un mois entier dans son camp. Le conquérant l'accueillit avec joie car le contrôle d'Odienné lui ouvrait les routes de l'est et il lui donna en mariage sa fille Soronasi, l'aînée et la plus chère de toutes 131. A son départ il mit à sa disposition une petite troupe de sofas sous les ordres de Sèku-Mãmbi Kamara. Ce n'était là qu'une force symbolique mais elle montrait que Samori entendait désormais soutenir son gendre et celui-ci allait en profiter pour reprendre la voie de l'expansion militaire.

Préparation de la campagne du Niger

Samori contrôlait désormais près de 80-000 kilomètres carrés peuplés de 300.000 sujets (Appendice III). Il séjournait dans le Sud pour y asseoir son hégémonie, mais il se souciait déjà de préparer l'étape suivante. Les renseignements français concordent avec les traditions pour situer à Gbèlèba les négociations consécutives à la chute de Kankan. La prise de la métropole n'avait pas entièrement satisfait Samori parce que Day Kaba s'était échappé et ce guerrier demeurait son pire ennemi au sein du monde dyula. Il était en outre vivement irrité des interventions d'Amadu et d'Agibu, si bien qu'il considérait les Toucouleurs, sinon les Tidyani, comme des ennemis possibles. La défection du Sakodugu et du Kulibalidugu était une injure au nouvel Empire, et même une menace, puisque Day avait trouvé asile à Kundyã. Ce foyer d'intrigues, tout proche de Kankan, compromettait l'emprise du Faama sur cette ville, et il était évidemment urgent de l'éliminer. Le conquérant pensait sans doute aussi qu'il convenait de pousser ses frontières jusqu'aux approches de Ségou afin de faire peser sur les Toucouleurs une menace qui les ramènerait au bon sens.

Une campagne sur le Niger se présentait d'ailleurs sous d'heureux auspices car le prestige du vainqueur lui assurait déjà de nombreux ralliements, le plus notable étant celui de Mãmbi Kèita, le Mãsa du Minidyã. Ce descendant authentique des Empereurs du Mali, gardien du fameux Kamã-Blõ, de Kaaba (Kãngaba), avait su manoeuvrer habilement entre les grandes puissances de son temps. Soumis un instant à El Hadj Omar et alors ami de Kankan, il avait réussi, de 1860 à 1870, à établir une hégémonie locale, axée sur le fleuve, en amont de Bamako. Son autorité fut reconnue un certain temps depuis Bãnkumana, en aval, jusqu'à Siguiri, au confluent du Tenkiso. La décadence des Toucouleurs lui avait cependant été fatale et il se heurtait aux pires difficultés. Il était en conflit latent avec Dyola Kèita, de Figira, chef de la lignée cadette, qui commandait le Maramãndugu (rive droite). Les Traoré du Kanyogo venaient en outre de rompre avec lui et, au cours d'une embuscade, ils avaient tué son fils aîné, Kõndé Mãsa.

Il ne semble pas que Mãmbi Kèita soit entré en contact avec Samori en 1879, lors de son séjour à Damisa-Koro. Tant que les Sisé et les Kaba demeuraient en piste, le Faama n'était visiblement pas disponible pour des entreprises lointaines. La prise de Kankan ayant changé ces perspectives, une première ambassade de Mãmbi alla visiter Samori à Bisãndugu, sans doute dès 1881, peu après la capitulation de Karamogho-Mori. Le conquérant lui aurait réservé un accueil très encourageant, en promettant qu'il aiderait Mãmbi dès qu'il aurait les mains libres.

Une seconde ambassade le trouva à Gbèlèba durant l'hivernage et il répondit cette fois que sa venue était imminente, mais qu'il devait d'abord en finir avec Kundyã et Kéñyérã.

Ces deux vassaux infidèles avaient en effet rejeté toutes ses injonctions. Day poussait certainement à la résistance son hôte Dyémori, et celui-ci était soutenu par Bala Kulibali, de Kéñyérã, et par les Kèita du Dyumawañya. On doit reconnaître que ces gens n'avaient guère le choix. Après la violation de leur serment, Samori avait annoncé qu'il ne se contenterait pas d'une soumission de principe. Il réclamait le contrôle du gros marché d'esclaves de Kéñyérã, qui redistribuait le sel et les kolas dans un large secteur de la zone intermédiaire et les Kulibali ne se résignaient pas à perdre ainsi leurs principaux revenus. Pire encore, le conquérant voulait leur imposer sa nouvelle ligne politique, car il exigeait leur conversion à l'IsIam, ou du moins à ses manifestations extérieures : la destruction des idoles, l'observation des prières et l'interdiction de la bière de mil.

Malgré le caractère insolite de ces conditions, Samori espérait sans doute qu'elles seraient acceptées, en raison de sa prépondérance qui était désormais écrasante. Les rebelles étaient bien incapables de lui tenir tête sans une aide extérieure et ils ne pouvaient guère compter sur celle des Toucouleurs. Amadu s'était contenté pour Kankan de protestations platoniques et il n'allait pas se compromettre pour Kéñyérã alors que la menace française pesait déjà lourdement sur lui.

L'intrusion française

L'obstination des révoltés fut donc une surprise pour Samori mais il en comprit aisément la cause. Il n'ignorait pas en effet que les Blancs du Sénégal venaient de mordre hardiment sur le domaine des Toucouleurs en construisant un fort à Kita. Il était trop bien renseigné pour ne pas savoir que les amis de Day avaient envoyé une ambassade, dès le mois de juin, à ces étrangers redoutables. On imagine sa colère quand, vers le milieu d'août 1881, le lieutenant sénégalais Alakamessa se présenta à Gbèlèba pour lui enjoindre de renoncer à l'attaque de Kéñyérã.

Ces pâles créatures sorties de la mer prétendaient donc s'interposer entre les révoltés du Fyé et le conquérant. Celui-ci ne pouvait supporter une telle humiliation et la démarche française l'incita seulement à hâter le châtiment des amis de Day. Il est probable que le conquérant, inquiet, souhaitait aussi prendre la mesure de l'ennemi imprévu qui se plaçait ainsi en travers de sa route. Les affaires du Sud étant en ordre, Samori laissa son frère Manigbè-Mori à la garde de Gbèlèba et dirigea son armée vers le nord sans attendre la fin des pluies (septembre 1881) 132 .

Notes
1. Möri Kaba dit Karamogho-Möri, ou, d'après sa mère, Dyinabu-Fatima-Möri était le fils aîné et successeur d'Alfa Mamudu qui lui avait transmis le Wird Tijani reçu d'El Hadj Omar. Il affectait de se consacrer à la religion tandis que ses jeunes frères, Umaru-Ba et Day dirigeaient l'armée du Baté [81, 82].
2. Le « gros - d'or, mètikaalé en malinké. D'autres disent 2.000 [1, 5].
Fofana Kalil dont la chronologie, même relative, est très embrouillée situe la conclusion de l'alliance après la guerre de Gbãnkundo. C'est à Bisãndugu que Samori aurait reçu un premier envoyé des Kaba. « Déposant aux pieds du roi une pierre qu'il portait sur la tête. le messager de Karamoko-Mori implorait ainsi le Faama afin de délivrer la ville de Kankan des sévices des « Soninkés » ou « païens » environnants. Samori se rendit à Tinti-Ulé où, en présence de Möri Bèrèté il eut une entrevue avec Karamo Mori » (p. 13).
Il est évidemment possible, sinon probable que Samori ait reçu des envoyés de Kankan à un moment où il séjournait à Bisãndugu. La présence de Karamogho Möri à l'entrevue de Tintiulé est en revanche controuvée par tous mes informateurs [1, 10, 81, 821.
3. « Depuis que les animistes se sont rétablis à Kumbã, lis complotent tous. Ceux de Baro, de Bagbè et même de Mãnkono viennent voler nos boeufs. Viens nous aider sans quoi nous ne pouvons plus exercer notre religion. [1]. Une autre version présente Karamogho Mori venant trouver Samori une pierre sur la tête pour le supplier : « Les tam-tams des animistes m'empêchent de dormir » [2].
Selon un autre informateur [4], l'ambassade visita Samori durant le siège de Koma. Il n'est pas exclu qu'une démarche préliminaire ait eu lieu à ce moment, mais je tiens pour assuré que les Kaba ont rencontré Samori à Tintiulé. C'est l'opinion générale, et notamment celle de Karamogho, fils d'Ansumana Kuyaté, un de nos collaborateurs les plus compétents [101.
4. Cette colonne était commandée par Bãndyali-Kumã en personne qui avait levé des jeunes gens à Dyumabana. Tigibèri, Konomakura et Gboro (Menyen). Il rejoignit Samori à Mãnkono (Kurulamini) juste avant l'attaque de Kumbã.
5. Un banyã (dubalé) sacré surmonte cette tombe. On en trouvera une photo dans l'article de Framoy Bérété (1952).
6. Samori quitta Kankan pour rejoindre sa colonne à Tintiulé. Il traversa le Milo à Urãmbaya et opéra aux ruines de Mãnkono sa jonction avec l'armée des Kaba et un deuxième contingent de volontaires du Dyuma.
7. Et aussi Maramoriya, Kãndaya et Bagbè-Férèdu (à distinguer de Bagbè-Soba qui est sur la rive gauche).
8. Le tata ne se trouvait pas à l'emplacement du village moderne de Kumbã mais à Kumbã-Koro sur une hauteur couverte à l'est par le marigot du Kõnkuru. Je n'ai pu faire qu'une courte visite à Kumbã et dans une conjoncture difficile, en 1958. Il ne m'est pas possible de préciser la position des sanyé des assaillants.
9. Les ruines de ce tata se voient encore à l'est de la route de Siguiri, 1 km. au nord du village. Les Toucouleurs campaient à Faranengbè, un peu plus à l'ouest, à mi-chemin du Nyina. Le Kulunkalã, avait massé ses guerriers sur la rive droite à Norakoro, où ils furent renforcés par un contingent du Dyuma dirigé par Solobamogho Kèita, de Dièya Nyamina, qui s'était posté à Nukunkã. Une partie des gens de Norakoro franchit ostensiblement le fleuve en aval pour les rejoindre et ils se retranchèrent sur le mont Gbara (cote 461, km. 8, route de Siguiri). Sèydu traversa alors la Nyina pour les attaquer. Pendant ce temps, le gros du Kulunkalã avait passé le fleuve en amont sans être remarqué et avait été renforcé par Kabasura-Modu Bèrèté, le chef de Dugura. Tous marchèrent alors au nord et enlevèrent le sanyé des Toucouleurs, qui était à peine gardé. Sèydu, surpris, revint en hâte mais il trouva les passages de la Nyina occupés tandis que la première colonne, descendant du Gbara, l'attaquait par derrière. Une vieille femme avait dirigé les envahisseurs sur la section la plus profonde de la rivière en crue en affirmant qu'il s'y trouvait un gué. Sèydu s'y noya avec presque tous les siens.
En attendant l'envoi d'Agibu à Dinguiraye, la vieille forteresse allait être commandée que par le Conseil des Talibé les plus anciens.
L'idée d'une coordination de l'attaque de Nora avec le siège de Kumbã vient naturellement à l'esprit, car la fraternité des Tidyani rapprochait Sèydu et les Kaba. La tradition ne confirme pas positivement cette hypothèse mais il semble du moins évident que Sèydu jugea l'occasion favorable et voulut en profiter [200, 220, 221].
10. Les frères de Baro-Kyèmogho, Dyaraba et Fãmburu, jugèrent sans doute la partie perdue car ils ne regagnèrent pas Baro. lis s'enfuirent sur le Haut Niger, dans l'Ularèdu et, toujours prêts à combattre les musulmans, ils offrirent leur aide au vieux chef Nana Fodé. On a vu qu'il les lança contre Bèrèburiya où ils trouvèrent la mort (ci-dessus, Chap. 1 - H - 2) [86, 211].
11. Fara-Mãngarã Kõndé était natif de Falama, un gros village de Hamana peuplé exclusivement de griots. Son neveu, Babu Kõndé [8] est de nos jours un traditionaliste très connu. La mère de Fara-Mãngarã était originaire de Kansiriya et il s'installa à Bãnkoni, près de Bagbè, pour participer à la lutte contre les Kaba. Après la mort d'Umaru-Ba il rejoignit Samori qui venait de s'installer à Bisãndugu. En raison de sa bravoure, le Faama l'accueillit bien et lui montra beaucoup d'estime. Un jour de marché, selon certains à Moribaya, Samori lui aurait dit :
- « Le marché est plein. Tu peux prendre cent hommes et ce sont tes captifs ».
- « Je ne veux pas capturer des Kõndé, mes parents. Si tu veux me récompenser, tu n'as qu'à épargner mon pays, le Sãnkarã. »
Il ne réussit pas à empêcher l'alliance avec les Kaba auxquels il semble avoir été constamment hostile. Après la chute des Sisé, Samori allait l'adjoindre à Lãngamã-Fali et il partira avec lui à la conquête de l'ouest. Lors de la grande révolte de 1889, il sera tué par Marin-Karanin Ularè, chef de Tiro [8].
12. C'est ici qu'apparaît le thème de l'origine Sãnkarãnké de Samori. Effectivement, la tradition [1] signale qu'à l'occasion de son séjour à Baranama, Samori alla visiter Binko, le village de ses ancêtres. En plaidant la cause des prisonniers auprès de Day Kaba, Samori aurait dit : « Je te demande de ne pas détruire le Sãnkarã. C'est le pays de mes ancêtres ». Binko, vieux centre musulman, était le seul village qu'Umaru-Ba ait épargné quand il avait détruit le sud du Gbèrèdugu.
13. Parmi les victimes les plus notables, notons Dèmba et Murudyã Kõndé. Ce massacre célèbre aurait causé la mort de 3.000 prisonniers selon [5], mais de 1.000 seulement selon [87], qui nous transmet la version des vaincus. Kumbã fut évidemment détruit mais Samori l'autorisera à se reconstruire après la chute de Wankan.
Samakyè-Musa Bèrèté, le chef de Mãnfarã, fut épargné à la demande de Sarãswarè-Mori.
14. L'administration française a toujours eu un faible pour les fleuves « frontières naturelles » et elle a rattaché ces villages au Sãnkarã proprement dit (celui de Kouroussa), alors que coutumièrement, le premier fait partie de Gbèrèdugu et le second du Kurulamini. Il est vrai que le Sãnkarã, au sens large, englobe ces deux kafu, au môme titre d'ailleurs que le Wurubèkoro et le Basãndo Kõndédu.
Certaines traditions [1931 parlent d'une colonne qui aurait combattu derrière le Nyãdã après la chute de Kumbã, en passant par Bagbè Dyalamã, Wasaya et Bentu. Ce renseignement est à rejeter : Il s'agit d'une confusion avec la répression de la révolte de 1889.
On constate que Samori s'arrêta dans le Gbèrèdugu et envoya ses hommes vers l'ouest, sans traverser personnellement le Nyãdã. Diverses traditions affirment en effet qu'un géomancien lui avait prédit une mort rapide s'il franchissait ce fleuve [1, 2, 4, 6]. Il l'avait pourtant fait dans sa jeunesse, puisque nous savons de son propre aveu qu'il visita Mafindi-Kabaya, et d'autres marchés de l'Ouest.
Contrairement à Kiñyéro et Bagbè, un autre gros village de la rive gauche, Balã (Gbèrèdugu) repoussa toutes les avances et encouragea Baro, à résister. Winwood Reade y avait séjourné en 1869 et signalait déjà sa réputation d'agressivité.
15. Chronologie. Nous savons par l'accord général des traditions que le siège de Kumbã s'est poursuivi durant un hivernage et que Samori passa à Baro l'hivernage suivant. Le siège de Baro aurait duré 7 ou 9 mois selon les informateurs [5, 10]. Le premier chiffre est à la rigueur acceptable si l'on admet que Kumbã est tombé vers la fin de 1875. Mais il reste alors peu de temps pour le séjour de Samori à Baranama et son retour à Bisãndugu.
16. Samori s'engageait sur le Niger parce qu'il se sentait maître du Milo. La petite armée qu'il laissait à Bisãndugu, pour tenir le Torõ et surveiller les Sisé, était sous les ordres de son frère Manigbè-Mori. Telle est l'origine du Foroba, qui allait servir de réserve générale [1, 101.
Plus au sud, à Sanãnkoro, il laissait son jeune frère Kémé-Amara, qui passait pour peu intelligent « à la garde de leur père - [1].
17. Basãndo signifie « Amont », car ce pays est ainsi dénommé par rapport au Manding proprement dit, qui s'étend de Kaaba à Siguiri. Il ne faut évidemment pas le confondre avec le Basãndo-Kõndédu dont nous avons parié jusqu'ici, et qui est dénommé par rapport au Sãnkarã, ri! avec celui des Fula, situé sur la rive droite du Dyõ.
En 1869, Winwood Reade signalait déjà qu'un marabout maure résidait à Dugura. Il ne semble pas avoir laissé de souvenir précis dans la tradition. « Des Maures venaient nous visiter mais ils ne restaient pas longtemps » [217].
Le chef de la délégation était Fatuma-Sèli Traorè, cousin de Kãnkuruma-Söri, âgé et impotent.
18. Norasuba était en état de guerre endémique avec Dugura. Quelques années plus tôt, des gens de Nöra, qui avaient visité Balako pour des funérailles, échangèrent des insultes avec des femmes du Basãndo. Le chef de Dugura décida alors de leur imposer un péage pour traverser son territoire. De là des incidents constants qui firent parfois des morts. Karinkã-Ulé était de lignée Nyumamudusi. Au second rang, nous trouvons Sirabundyala Dumbuya (lignée Nyamisasi), qui le soutiendra constamment et le remplacera au commandement de Norasuba. Karifadimã-Musa Dumbuya, que certains informateurs donnent comme chef de Norasuba, n'était qu'un notable de lignée Dubamudusi [217, 220, 221].
19. Pour la chronologie voir Appendice 1. Il est sans doute passé par le Kurulamini et Baranama, comme l'année précédente.
20. C'était le moment de la soudure et, en dépit des secours de Hamana, la disette a dû jouer son rôle.
21. Basika Kèita est évidemment le Bachiki de Sanfa (1888) et Duboc (1947, p. 198). Il ne fut pourtant ni tué ni même déposé.
22. La tradition locale [217], confirme que le village s'est rendu très vite. Cependant certains Informateurs parlent de 7 ou de 9 moi. Ceci est tout à fait invraisemblable si l'on tient compte du déroulement général des événements. Les sept mois cependant se rapprochent de la vérité s'ils Incluent les razzias effectuées durant le séjour de Samori à Baro. Ceci confirmerait [8], qui attribue 8 mois à ce séjour. La tradition locale [217] parle de 8 jours, ce que confirment d'autres informateurs [1, 4]. D'autres parlent, il est vrai, de 3 mois [10] et même de 8 mois [8], ce qui est tout à fait impossible. C'est à Mãnfarã que Samori fut blessé au cou par une balle.
23. Lãnsinè et Lay Bèrèté, frères du mort, furent épargnés. Aucun sofa ne fut placé dans leurs villages, à la demande de Sarãswarè-Mori.
La durée du siège de Dyalakura varie de 3 [1] à 9 mois [8]. Le premier chiffre parait excessif. Le second est tout à fait invraisemblable.
24. L'arrivée de Samori à Dugura doit se situer en saison sèche, vers le début de 1877. Fatuma-Sèli deviendra le Mãsa légal à la mort de son cousin. Kãnkuruma-Söri [217]. Le long séjour de Samori à Dugura explique l'erreur de Gallieni qui allait recueillir à Nango, en 1880, quelques renseignements sur Samori. Il le qualifiera de « fils du chef de Doura ». Galliéni (1885, p. 600).
Samori demeurait dans un sanyé construit à Sanãfara, à 1 km. du village, sur la route de Kouroussa.
25. Samori, de Dugura, lui aurait envoyé un cadeau de 100 kolas blanches en signe d'amitié. La négociation aurait été menée par Bali Kèita, de Babils, qui dépêcha une délégation à Nukunkã. « La nouvelle guerre vient contre Nöra et non contre vous. Vous resterez puissants si vous la soutenez » [8, 221, 222].
Sulèmani-Kumba est le Suleymane Kouba que Sanfa (1888) et Duboc (1947, p. 198) signalent comme chef du Hamana et mort avant la venue de Samori.
26 Norasuba comptait 5.860 habitants en 1958.
27. Chaque matin avant d'attaquer, la cavalerie de Samori, se groupait à 8 kilomètres au sud du village au lieu dit Nöramafen-Nëfwa (« Brousse d'où l'on voit Nora »).
Parmi les anecdotes concernant cette résistance, l'une met en scène Samori en personne. Le Faama, parti de Dugura avec la cavalerie était tombé dans une embuscade et, après une journée de combat à distance du village se trouva à la nuit tombante, seul, démonté, égaré en brousse. Il marcha au jugé dans l'obscurité et, en arrivent au pied d'un tata. Il crut être rentré à Dugura. Il était devant Nöra. Par chance, il entendit une femme dire qu'on avait battu Samori. Comprenant son erreur, il s'enfuit et se cacha dans les fourrés épais de Dyõmbèrèndugu, qui obstruent le cours du marigot Nyina près de son embouchure. C'est là qu'une femme le trouva mais, ignorant qu'il s'agissait de Samori, elle lui indiqua le chemin pour rentrer à Dugura en évitant Norasuba. Le conquérant, que ses gens croyaient pris ou tué, marcha toute la nuit et regagna son camp le lendemain à l'aube [221].
28. Souvent désigné sous le nom de Balãndyèlima-Sadi [8].
29. Une forte colonne de sofas s'était dissimulée de nuit sous la galerie forestière de la rivière de Kouroussa. Au jour dit, la cavalerie attaqua le village mais s'enfuit après un court engagement. Les gens de Kouroussa la poursuivirent au-delà de la rivière et furent pris à revers par les sofas qui les massacrèrent [8, 194, 195]. Selon [5], cette ruse aurait été suggérée par Karamogho-Mori Kaba.
30. Le chef de Kankan, Karamogho-Möri, et son frère cadet Bãnko-Karamogho étaient en visite au camp des assiégeants au moment de la capitulation [8, 10].
31. Presque tous les informateurs parlent d'une durée de 6 mois. [1, 5, 8] à l'exception de [10] qui dit 9 mois.
Si nous admettons que le siège s'est prolongé pendant l'hivernage, jusqu'à l'époque de la récolte, on peut situer avec vraisemblance son début en février ou mars et son issue entre septembre et novembre.
C'est certainement au siège de Kouroussa que fait allusion le commandant du cercle de Bakel le 9 juin 1878 :

« Des bruits courent qu'El Hadj Omar aurait un imitateur, un marabout malinké nommé Samodu, venu du Fouta-Djallon, ayant une armée assez forte. Il aurait conquis le pays des Malinké à trois jours de Dinguiraye dans le Fouta Djallon, où se trouve un des frères d'Amadu nommé Agibu. Ce dernier est, parait-il, fort inquiet de ce marabout qui a une réputation de courage poussée à l'excès ». (Dakar - 1 G 46).

C'est là, à notre connaissance, la première mention de Samori dans un document européen. A le prendre au pied de la lettre, on pourrait croire de Kouroussa, qui est bien à trois jours de Dinguiraye, était déjà tombé vers avril ou mal. Ces renseignements sont cependant assez vagues. Nous verrons par exemple qu'Agibu, récemment nommé chef de Dinguiraye n'avait pas encore rejoint son poste, ainsi que l'atteste Soleillet.
Le pays Malinké du rapport de Bakel désigne sans doute l'ensemble des rives du Haut Niger et nous ne pouvons en déduire que Kouroussa était déjà tombé. Toutes les traditions placent la chute de la ville après l'hivernage et rien ne permet de s'y opposer.
32. A cette fête mémorable, la tradition signale la présence de Gbolo et de son allié Dyèli-Masadi Kõndé, de Balã, qui s'était soumis dès la chute de Kouroussa. Ajoutons Bandi Kèita, et des déléguée de tous les villages de le Hamana, du Basãndo, du Kulunkalã. La fraction samorienne du Dyuma était elle-même représentée [8, 195, 226].
33. Le Sãnkarã. Kõndédu est séparé arbitrairement des pays situés à l'est du Nyãdã dont on ne peut en aucun cas isoler Bagbè, Kiñyéro et Balã. Dans ces limites, sa structure traditionnelle se caractérise par la prédominance écrasante d'une lignée Kõndé, les Ferenñdãsi. En dehors de cette lignée, on trouve :

  1. Des Kõndé Fodésilamasi qui ont fait longtemps figure de chefs de terre du village de Kãnsiriya (on les trouve aussi à Dyarakorõmba).
  2. Des Kõndé Firinkirinyamãsi à l'Ouest de la Mafu, occupant Nyamina et Arapoéla (celle de Farana).
  3. Des Kõndé Dantumãdyàsi, en position périphérique à Wasaya. C'est la même lignée qu'à Baro et il conviendrait de les traiter avec le Gbèrèdugu.
  4. Des Traorè, venus avec les Kõndé, forment le Traorèla, qui est un petit kafu du cercle de Farana situé derrière la Mafu (Usuya - Sirakoro - Dembasiriya).

Revenons maintenant aux Fereñdadyãsi. Cette lignée n'est nullement homogène. Elle est scindée en six lignages majeurs qui furent chacun le noyau d'un kafu. Ce sont :

  1. Les Sinikiriwonisi vers le Nord, sur la rive est du Mafu (Filakoro, Bilinkoro, Gbano, Siriaria, Bafélé, Marèna)
  2. Les Farãmbilasi dans le Nord-Est (Borofiliyã, Kõsõn)
  3. Les Siridialawasi, à cheval sur le Mafu
  4. les Dyomasènsi au Sud-Ouest
  5. Les Kuya-Mamburusi au Sud-Est
  6. Les Mãnkamiyosi à Dwako.

Winwood Reade (1873) qui fut le premier européen à traverser le pays en 1869 le décrit ainsi :

« Il n'y a pas de roi dans le Sangara, mais les républiques municipales occupant de grandes villes murées à marché hebdomadaire, gouvernées par des conseils d'anciens élisant un Maire (Mayor) qui est le chef ».

Les guerres locales étaient fréquentes mais d'ampleur limitée grâce à l'arbitrage des lignées ou lignages en position de tiers [8, 192, 193].
34. Lãndi : 10° 03' Nord - 10° 11' W.
35. Le Wulada était presque désert au début du siècle, comme l'indique son nom. C'est une marche entre le Fuuta, le Firya et le Balèya. Les Nabè qui fondèrent Bãnko, auprès du vieux village Kamara de Kãnkèya, étaient des Dyakhãnké qui avaient séjourné successivement vers Timbo pris à l'emplacement actuel de Dabola. Ils avaient traversé le Tenkiso pour échapper à l'autorité des Almami du Fuuta et surtout des chefs du Diiwal de Fodé-Hadyi. Les Kaba qui créèrent vers la même époque Bisikrima supportèrent mieux l'autorité Peule et ne déplacèrent pas leur village, remarquablement placé sur le principal gué du Tenkiso.
Non loin de là, des Silla avaient fondé Nono, sur le sol du Balèya. Ces deux villages musulmans s'unirent vers 1840 et aidèrent leurs hôtes animistes, des Kamara, à repousser une attaque de l'Almami de Timbo. Ils avaient établis des relations cordiales avec les Toucouleurs de Dinguiraye. Cependant, depuis que la menace des Hubbu du Fitaba grandissait, ils s'étaient rapprochés du Fuuta-Dyalõ [198].
36. Le petit Bailo s'étend du Tenkiso au Saba. Les Peuls du clan So y forment une forte majorité. Il faut le distinguer du grand Bailo (chef-lieu Niaria) peuplé également de Peuls ralliés aux Toucouleurs, qui couvre par l'ouest Dinguiraye, face au Fuuta-Dyalõ [200].
37. Sarèya : 10° 25'W - 10° 47'N - Sãñyèna : 10° 12'W - 10° 47'N.
Rappelons que Traoré-Famoro aurait refusé de rendre justice au jeune Samori à qui les gens de Sarèya avaient volé un taurillon.
Tèrné-Lay fit valoir bien entendu qu'il était Kamara donc « oncle maternel » de Samori. Il était en conséquence naturel qu'il lui donnât une fille sans dot, et qu'il obtienne en retour sa protection [197].
38. Ces dyula arriveront à Freetown, en mars, en même temps que la délégation d'Agibu, qui ne peut guère avoir quitté Dinguiraye avant novembre. (Ci-dessous, chap. V - A).
39. Samori parait avoir séjourné peu de temps au Balèya, puis être rentré à Kouroussa. La tradition locale [8, 195] prétend que cette ville était tombée depuis trois mois quand Samori affronta Agibu, ce qui eut donc lieu dans les premières semaines de 1879.
40. Agibu avait longtemps commandé Ségou pendant les absences de son frère, et particulièrement pendant la révolte de 1874. Il était devenu si populaire qu'Amadu se méfiait de lui et hésitait à lui offrir un gouvernement. Voir, en dernier lieu, un article de Y. Saint-Martin sur Agibu, à paraître in C.E.A. (1967).
41. Le cercle de Bakel, nous parle, le 9 juin 1878, de Dinguiraye « où se trouve un frère d'Amadou nommé Agibu ». Il s'agit d'une confusion. Agibu était déjà nommé chef de Dinguiraye, mais il n'y résidait pas encore.
Il est par contre très juste de parier de l'inquiétude que lui causait l'avance de Samori et qui était à vrai dire la cause de sa nomination.
Agibu rendit visite à Soleillet le 8 octobre, à Ségou. Selon le voyageur provençal, qui fut témoin oculaire de son départ, pour Dinguiraye, Amadu l'accompagna à cheval sur une certaine distance sans cacher son mécontentement (Soleillet - 1887 - p. 422).
42. Agibu gagna Dinguiraye par la dernière route encore contrôlée par les Toucouleurs. Elle traversait le Niger à Turèla, remontait vers Nyagasola en longeant le pied des monts du Manding, par Sibi et Kumakhana. puis gagnait enfin la vallée de Tenkiso par Nabu (Goro) et le Ményen. Pour une forte troupe qui ne se pressait pas, un tel voyage demandait bien trois semaines [20].
43. Les Kaba se voyaient amenés à défendre les fils de leur ennemi Famoro, et Samori le releva : C'est vous qui m'avez demandé de venger le pillage subi par votre père et voici que les coupables sont protégés par Agibu, fils du maître de votre père. A vous de régler cela » [1].
44. Samori serait venu déguisé en dyula, vêtu pauvrement et accompagné d'un seul homme qui portait une charge de kola. Les gardes voulurent l'empêcher d'entrer dans la case où Agibu conférait avec les Kaba. Selon la version Toucouleurs, le visiteur se serait agenouillé devant Agibu et aurait vanté les mérites de son père. Il parvint en tout cas à le séduire et, pour lever ses scrupules envers Sarèya, il aurait exhibé des cadeaux, que le Toucouleur avait fait à ses alliés et que ceux-ci lui avaient envoyé pour le détourner de leur village. Ce geste aurait décidé Agibu à les abandonner.
Que cette entrevue soit ou non réelle, il parait incontestable que Samori et Agibu se mirent d'accord en dépit des intrigues des Kaba qui poussaient le Toucouleur à ne pas céder tout en affectant de négocier au nom de Samori [1].
Selon la version Toucouleurs sur l'entrevue de Nono, Day aurait dit à Agibu en Arabe, pour ne pas être compris de Samori : « Cet homme est méchant. Puisqu'il est venu seul c'est le moment de le tuer». Karamogho Mori aurait protesté en disant que ce serait un meurtre aux yeux de la religion et Agibu déclara qu'il ne pouvait pas le tuer parce qu'il avait eu le courage de venir seul se mettre entre ses mains [200].
45. Voici le déroulement de l'entrevue selon [5]. Samori :
- « Tu viens aider les animistes contre moi. Comme ton père est un grand Ladyi et a fait la guerre sainte, je veux éviter de te combattre. Nous sommes croyants tous les deux, ne nous battons pas pour des gens qui ne prient pas, sinon, je suis capable de te vaincre ».
A ce moment serait intervenu Day Kaba qui aurait reproché à son allié de manquer de respect à un fils d'El Hadj Omar. « Si tu vas contre le fils du maître de ton père, tu m'obliges à déboucher le trou que j'obstrue de mon pied. Je me retirerai avec les hommes et sans moi, tu ne l'emporteras pas ». Samori le remit à sa place:
- « Retire ton pied, je boucherai le trou, seul, avec mes fusils ».
Tout s'arrangea finalement grâce à Agibu qui eut le front d'affirmer : « Je ne suis pas venu pour combattre mais pour observer ce qui va se passer. » Samori se déclara aussitôt satisfait.
- « Venez voir : J'ouvrirai le feu en votre présence ».
46. La frontière établie ne suivait pas la limite administrative actuelle que les autorités françaises ont fixée arbitrairement au Tenkiso. Elle laissait à Agibu, sur la rive droite, les Peuls du petit Bailo et à Samori, sur la rive gauche, Tumaniya.
Selon une source isolée [8], Agibu aurait demandé à Samori de détruire Norasuba, pour venger son frère Sèydu, mais il se serait heurté à un refus poli. En effet, chose assez piquante, il retrouvait ceux qui avaient vaincu son frère, enrôlés dans le camp adverse, à Sãñyèna.
47. Parmi lesquels Manama-Mamudu Kamara et son frère Sanasé-Mamudu. Le fils de ce dernier, Famako Kamara allait servir fidèlement Samori pendant la plus grande partie de sa carrière [197]. Manama-Mamudu doit être le Manab-Mahmoud « roi du Bibourné » dont parlent Sanfa (1888) et Duboc 1947, p. 199). Bibourne est donc une mauvaise lecture de Balèya.
48. On signale la destruction de Bokoro, Kãmbaya, Fono, Musaya et Sanisiya. Quelques jours plus tard, une autre colonne aurait détruit Sinaya, Dyãndana et Samatigila [197].
49. Selon les Kaba, un géomancien aurait prédit à Samori qu'un homme qui suivait sa guerre le remplacerait. Pour l'identifier, il devait faire un sacrifice (sadaka) le vendredi soir, après la tombée de la nuit, sortir dans la rue et offrir de la viande au premier homme qu'il rencontrerait. Samori procéda trois fois à cette opération et chaque fois rencontra Daye dans la rue. Il le prit dès lors en haine et le renvoya au premier prétexte. En partant, Karamogho Mori laissa le griot Ansumana Kuyaté avec mission de surveiller Samori. Séduit par le Faama, ce personnage dont le rôle sera considérable changea aussitôt de camp [82, 84].
50. C'est le cas de Saba, Sakoya et Nyumaya, près du Tenkiso, et aussi du village de Kembaya, situé à l'extrême nord, dans une région très isolée. De là venait la famille maternelle de Tamba Bukari (clan dominant: Sako).
51. Dyumaba-Mamudu Kèita, neveu de Sogorã-Bwari rejoignit à ce moment les rangs de Samori et le suivra jusqu'à la guerre de Sikasso [201].
52. C'est évidemment cette affaire que signale Fofana Kalil (p. 14), en écrivant que les sofas allèrent jusqu'à «Monikroukan, près de Bisikrima». Je n'ai pas pu identifier cet endroit.
53. C'est Karinkã-Ulé qui le reçut puisque Samori, toujours habile, avait reconnu son ancien adversaire comme chef du Kulunkalã [221].
54. Nyima-Kõndé-Bori Bèrèté, chef de Damisa-Koro, s'était soumis l'année précédente avec l'ensemble du Kulunkalã. Samori épousa sa nièce Fatimagbè [223].
55. L'initiative de cette démarche serait venue d'Ansumana. Samori aurait été résolu à casser Dyèliba-Koro. Ansumana lui aurait demandé :
- « Veux-tu vraiment casser ce village ou veux-tu que les gens se soumettent?
- Je ne combats que mes ennemis, aurait dit le Faama, je ne leur ferai pas la guerre s'ils viennent à moi.
- C'est mon pays, dit alors le griot, laisse-moi leur parler et ils boiront le dègè. [10].»
56. En revanche, Nyuma-Kamori fut accepté sans difficultés par Bãndyali-Kumã, de Dyumabana, et Solobamoro, de Dièya [226].
57. Et même un peu au-delà, car Nyãndã-Kura et Tigibèri font coutumièrement partie du Dyuma. L'autorité française allait rattacher ce dernier village au Nuga.
58. Ansumana Kuyaté appartenait à une vieille famille de griots du Dyuma récemment islamisés. Il était originaire de Sãsãndo. Tandis que son frère, Amara-Dyèli, restait au village natal où il devenait le griot personnel de Nanyuma-Kamori, Ansumana s'installait à Kankan et s'attachait à Alfa-Mamudu puis à son fils, Karamogho-Möri. Il était dévot et très studieux, si bien qu'il devint un assez bon lettré.
Nous avons vu qu'il négocia à Tintiulé l'alliance de ses patrons avec Samori. Il semble avoir tout de suite compris que l'avenir appartenait au Faama et il prêcha toujours la conciliation à Möri, contre l'avis de Day. C'est sans doute à son action qu'est dû le ralliement à Samori de Nanyuma-Kamori et plus tard la nomination de celui-ci comme chef de tout le Dyuma.
Dès l'entrevue de Tintiulé, il est certain qu'Ansumana était, dans son fors intime, rallié à Samori. Il affecta cependant de rester fidèle aux Kaba, mais il jouait visiblement double jeu. Nous avons vu qu'il rejoignit Samori sous les murs de Kouroussa en compagnie de Karamogho Mori et que celui-ci, renvoyé par Samori, le laissa chez le Faama pour surveiller ses mouvements. Ansumana devint alors, en fait, l'un des principaux agents de Samori. Il quittera pourtant Damisa-Koro avec Karamogho Mori et séjournera à Kankan durant tout le siège. Il servait certainement d'agent de renseignement à Samori. Son frère, Amara-Dyèli, faisait en tout cas de fréquents déplacements de Sãsãndo à Bisãndugu, par Damisa-Koro et Kankan. La tradition affirme également que Samori avait donné à Kémé-Brèma des instructions très strictes pour qu'il ne lui arrive aucun mal lors de la prise de la ville [10].
59. Les délégués du Burè se présentèrent à Samori avec des outils d'orpailleurs (batée, pioches, etc. … ), afin de montrer leur inaptitude à la guerre. Bien entendu, ils rappelèrent à Samori qu'ils étaient des Kamara et qu'il était donc leur « neveu ». Leur tribut fut fixé à un « moule » d'or par semaine.
Un fait important fut le ralliement du grand commerçant Nana-Fali (voir 1ère Partie-Chap. 3). On l'accusait d'avoir fait attaquer en brousse et tuer un de ses parents, Fina-Mori Kamara, qui revenait de Freetown avec une caravane chargée de fusils, et que Samori connaissait. Le Faama convoqua Nana-Fali qui parvint à se justifier et fut épargné. Il offrit à Samori

Il continua, durant les années qui suivirent à fournir des armes à Samori [254, 25, 256].
60. Le Nuga s'étend sur les deux rives du Niger autour de Siguiri mais il reconnaissait la suzeraineté de Mambi Kèita, de Kaaba. Il ne se soumit donc pas, non plus que le Séké, autre grand producteur d'or [232, 252].
61. Le Kulibalidugu est traditionnellement divisé entre Kéñyérã et Dyalakoro. Les chefs de ces deux groupes étaient respectivement Fèdè Misa et Bemba Kulibali.
62. Il faut y ajouter le petit groupement Fula du Sendugu, très important historiquement, mais réduit à quatre villages :

63. Délégation du Dyumawa-Aya :

64. Ce tribut était d'ailleurs faible et le Dyumawa-Aya paya en poudre d'or, car il possède une zone aurifère sur sa frontière septentrionale.
65. Une seule tradition [10], nous donne le nom du chef des samoriens de Lãndi. Ce serait Morifiñdyã. Si le fait est exact, il prouve que Samori attachait une importance particulière au Sãnkarã. On peut expliquer ainsi les renseignements d'origines diverses selon lesquels Sérè-Brèma aurait vaincu Morifiñdyã pendant que Samori soumettait les Malinké.
66. Samori se gaussa de la sottise des Kuruma.
- « Vous préférez les Kaba comme maîtres, vous êtes libres, mais je vous plains. Ils ne vous laisseront rien. » Effectivement, Daye, inquiet des intrigues samoriennes et de la proximité de Damisa-Koro, envoya à Fodèkaria une garnison commandée par Sankarèba-Karamogho Kaba. Ce dernier se livra à toutes sortes d'excès, exigeant chaque jour le prix d'un cheval. Si bien qu'en 1880, les Kuruma se retourneront contre les Kaba et accueilleront avec enthousiasme les gens de Samori [10, 85].
67. [3] parle d'un séjour d'un mois à Kankan et du sacrifice de sept boeufs sur la tombe d'Alfa Kaabinè. Il s'agit là, évidemment, d'une confusion avec les grandes cérémonies qui marquèrent la conclusion de l'alliance en 1875.
68. C'est à Kankan que les Bèrèté quittèrent Samori pour aller hiverner chez eux, à Tintiulé. Nous n'entendrons plus guère parler d'eux et leur petite armée allait se fondre rapidement dans celle du Faama [75].
69. Cette alternance sera désormais respectée jusqu'en 1896, date de l'occupation du Fuuta Dyalõ, par la France. L'histoire de ce pays est extrêmement mal connue en dépit de l'abondante littérature en langue pular qui n'a jamais été sérieusement étudiée. On peut seulement renvoyer à A. Arcin (1911), confus et imprécis, et à Tauxier (1936) qui reste très insuffisant.
Pendant leurs deux années de vacance, les Almami se retiraient hors de la capitale dans leurs résidences familiales:

70. En l'occurrence, il fit préparer 100 léfas tressés avec beaucoup de soin. Il fit réciter des formules coraniques sur trois d'entre eux qu'il mêle aux autres, et fit remettre le tout par l'ambassade à Samori. Le léfas est un « plateau de paille tressée servant de van ou d'éventail ». (Delafosse, 1955, p. 461). Le but de l'opération était de tenir Samori éloigné du Fuuta. Ces vans devaient écarter Samori du pays comme ils séparaient la balle du grain.
En dehors de ce cadeau significatif, l'ambassade aurait remis à Samori [8, 10]

Faute d'avoir pu travailler à Timbo, je n'ai pas la possibilité de confronter une version peule de l'affaire à ces traditions Malinké.
Selon Khalil Fofana, il y eut « accord de coexistence pacifique entre l'Almami Boubakar-Biro et Samori qui reçut le titre d'Almami de son nouvel allié » (p. 14). Cette information est confuse. Le jeune Bokar-Biro n'était pas encore Almami et Samori n'a pas reçu une espèce d'investiture des Peul. C'est de sa propre initiative qu'il leur empruntera ce titre, un peu plus tard.
71. Sannoko Madi et Mamadu Wakka quittèrent Dinguiraye où ils avaient séjourné deux mois pour visiter Samori vers le mois d'août 1879. Ils traversèrent les ruines de Saria (Sarèya) et trouvèrent le Faama « à Bisandoo, un peu plus loin, où il a établi un grand marché ». Ils y séjournèrent treize jours.
Ceci nous montre clairement comment les toponymes se déplacent en Afrique. Bisãndugu était devenue la résidence par excellence de Samori, et le nom le suivait partout où il résidait de façon durable. Hérèmakono nous fournira un exemple analogue.
Grâce à la lettre que Samori écrira en 1890 à Hay, pour renouer avec les Britanniques, nous savons avec certitude quel était ce mystérieux - Bisandoo ». L'Almami écrira en effet qu'il reçut les envoyés de Rowe à « Sankila, dans le Ballah », c'est-à-dire à Sãñyèna, chez Ténenkalé-Lay. La tradition arabe est donc, une fois de plus, confirmée par l'écrit. (P.R.O., Co, 267-341 - Streeten to Kimberley - N° 231, 3-10-1880).
72. Sidiki Shérifu que Samori venait de visiter à Kankan, aurait tenté en vain de négocier un compromis entre son ancien élève, Sérè-Brèma, et le Faama qui allait bientôt devenir son disciple [10].
73. Trois autres fils de Burlay ont joué un rôle notable. Ce sont :

  1. Filasarã-Brèma qui mourra en captivité à Bisãndugu ou à Narèna (Basãndo)
  2. Marikaba Amara (Ménékaba Amara est une forme fautive) que la tradition rend responsable, par ses provocations, de la mort de Sérè-Brèma. Ces deux frères ont accompagné Morlay au Sãnkarã
  3. Kani-Mori qui sera fusillé par les Français à Kankan, après avoir suivi Samori jusqu'en 1898.

Quant à Sérè-Brèma, il n'eut qu'un seul fils, Tubaka Sisé, un marabout assez lettré, mais de personnalité très effacée, qui ne fit jamais la guerre et n'eut aucune activité politique.
74. On imagine sans peine que Sérè-Brèma a longtemps hésité. Selon une tradition il refusa à plusieurs reprises disant à Mörlay : - « Tu veux aller combattre Samori, mais tu n'en es pas capable » [10]. Même après avoir cédé, il aurait insisté pour qu'on n'attaquât pas le Faama car il pressentait que cette guerre finirait mal.
75. Sékoba Kuruma, parent des chefs du Kulay-Ni-Gwala mais né et élevé à Madina deviendra l'un des grands chefs de Samori après la chute des Sisé. Il est parfois surnommé Kobakyè [10].
76. Zweifel et Moustier (1880) qui les qualifient curieusement de « Haoussa » avancent les chiffres de 30.000 hommes et 15.000 chevaux. Comme il s'agit d'une armée éloignée de ses bases et vivant sur le pays, le chiffre de 3.000 est assez vraisemblable. Ceci n'exclut pas, bien entendu, les auxiliaires Sãnkarãnké qui ont dû se joindre à eux, ni la troupe de Fodé Dramé. Celle-ci=n'excédait certainement pas un millier d'hommes.
77. La garde du Dyõ à Baranama était toujours confié à Munyã Kamara [1, 78].
78. Selon certaines traditions, ce combat n'aurait pas eu lieu à Narèna mais à Sèrèdugu : je ne connais aucun endroit de ce nom. Il s'agit probablement du hameau de Sérèkoru, sur le Kiñyako, près de Yiradugu [8, 10, 89].
79. La colonne quittant Nafadyi passa par Nyalénko, Tokonu, Korolikoro et Samadugu, contournant par l'ouest l'impressionnante falaise du Musadugu [90, 95].
80. Tenénko-Kumba, Nyalè-Siri et Kan-Tenénko - Sosowali, de Dyalakoro était accompagné des gens de Sensenkoro, dirigés par Gbendiyõ Kuruma [106, 107].
81.

82. Le Dyisu est confondu avec le Sãnko in A.O.F. [Kerouané]. Cette équipée forestière semble avoir été très courte.
83. A défaut de pirogues, quelques nageurs audacieux fixèrent des câbles (lianes ou cordes) sur l'autre rive et les sofas passèrent en s'y accrochant. A cette époque de l'année, le fleuve était d'ailleurs très bas [91].
84. Notamment de Famarè Kõndé, chef de Kãnsiriya, qui envoya son neveu, Nyãdã-Misa. Ce dernier fut tué à la chute de Manisèliya [192].
85. Certaines traditions affirment que Kura-Safèrè avait détourné l'orage en se soumettant mais ses descendants le nient énergiquement [110 à 115].
86. Avec les gens du Dyémèrdu marchaient des contingents de districts plus éloignés comme le Biramadu, sur la Mafu (Sambeldu Damãndu), le Mamburdu sur le Haut Nyãdã (Mèrmèriya, Forèa, Mãnsoniya) et Dèmba-Denga Mãsarè, chef de Dèmbayara [114 à 123].
87. Kõngofa Mara trouva la mort dans ce combat [112].
88. Voir ci-dessus, note 33, la répartition du Sãnkarã Kõndédu entre les six lignages qui constituent la lignée Fèrèndasi, et dont chacun dirigeait un kafu autonome.
89. Lãndi, comme Sininkoro et Dyinkuraro, est du domaine des Siridialawasi qui contrôlent aussi la plupart des villages Kõndé à l'ouest du Mafu (Farana), notamment Kamako et ces deux Kumãndi.
La suzeraineté des Sisé ne s'étendit pas aux villages du Nyãdã (Bagbè, Kiñyéro, Balã) qui dépendent coutumièrement du Kurulamini ou du Gbèrèdugu et non du Sãnkarã proprement dit [8, 192].
90. Dyariya devient Miraya in A.O.F. [Kissidougou]. La toponymie de cette famille est particulièrement défectueuse.
91. Kolako Yiria Mara, le chef Kurãnko de Kamèrèndu avait envoyé des renforts qui échappèrent au désastre [11,9].
92. La monographie de Farana (de Coutouly, 1908) attribue à tort cette campagne à Kémé-Brèma, frère de Samori.
La colonne des Sisé marcha de Dyana à Farana par Dalafilani et Manyã [211].
93. La tradition orale [210, 211] est ici contrôlé par Zweifel et Moustier (1880), qui se rendirent aux sources du Niger en août 1879 par l'itinéraire Falaba, Sõngoya, Tintarba, Danama, Sélia, Sokurala, Kamaro, etc.
Ils rencontrèrent à Sõngoya une ambassade de Fodé Dramé que, par une étrange confusion, ils disent s'appeler «Souri Ibrahima». Cette ambassade s'efforça en vain de les détourner de leur but au profit de « Beria-Bourria ». Elle révéla l'embarras du conquérant qui s'efforçait en vain de rassurer ses voisins Kurãnko alors qu'ils
se préparaient à la guerre, mais qui était incapable d'arrêter ses « alliés Haoussa » bien décidés à marcher vers la mer.
94. Le 4 octobre, Zweifel et Moustier étaient à Kamaro que l'on fortifiait en hâte. Foreh-Woleh, roi des Kurãnko du Dèldugu (Sierra Leone) allait avec ses hommes rejoindre le chef du Mafindi pour barrer la route à l'envahisseur. Les deux voyageurs signalent que les « Haoussa » étaient massés derrière le gué de Lia et attendaient la baisse des eaux pour traverser. Ils ajoutent qu'ils venaient d'infliger une grave défaite aux Kurãnko. Le 11 septembre, ils avaient signalé un succès de la « coalition Kisi-Kurãnko, qui paraît inconnu des traditions recueillies. Cette date est en effet trop tardive pour l'affaire d'Erako.
95. Au cours de cette chevauchée, les gens de Mörlay tuèrent le chef du Sãnkarã sud, Makalé-Möri Kõndé qui était réfugié à Sokurala du Simyã, chez Simiti-Forè Mars [192, 211].
96. Mes informations se contredisent sur la chute de Dãntiliya. La tradition locale [214], à laquelle je donne la préférence, déclare que le village, démoralisé, est tombé presque sans combat. Au contraire, la monographie de Farana (1908), déclare que le village a été pris après un combat acharné et qu'un massacre terrible suivit. Il doit s'agir d'une confusion avec la prise de Dãntiliya par Kutu-Friki quinze ans plus tôt.
97. Les traditions sont d'accord sur le thème de la protestation et de la réponse :
&mdah; « J'ai travaillé pour toi en te donnant des terres (Worokoro) et voilà que tes fils m'ont attaqué et ont chassé mes sofas. Si tu as de la considération pour moi, il faut les rappeler ». La réponse aurait été :
— « Tu es trop malin. Tu m'as trompé en me donnant un pays pauvre et ravagé pendant que tu prenais des pays riches » [1, 8, 10].
98 & 99. Ultimatum de Sirafarana-Amara. « Rappelle tes fils tout de suite, sinon c'est toi qui aura provoqué la guerre. Tu n'as pas de considération pour moi mais tu vas voir qui je suis ».
« Le Sãnkarã est le pays de mes ancêtres et je ne permets pas que vous le preniez » [8].
Amara aurait amené à Sérè-Brèma en cadeau un très beau cheval appelé « i yèrè-la fêlé » : « Regarde en toi-même ». Sérè-Brèma aurait refusé le cheval, signifiant ainsi la rupture. Une tradition isolée affirme que Samori en personne s'était transporté à Moribaya (Basãndo). La chose est peu vraisemblable : les informateurs médiocres parlent fréquemment de Samori dès que ses gens entrent en scène.
100. Samori lui aurait dit :
— « Je te remercie car les Dãtumã-Si (lignée souveraine du Gbèrèdugu et du Kuralamini) valent une armée. Maintenant que tu es avec moi, il faudra me recevoir et un Tumbo (ruine) ne peut recevoir personne. Vous allez donc revenir cultiver le Kurulamini. Maintenant, est-ce que vous n'avez pas à vous venger de quelqu'un. Je suis venu contre vous, appelé par les Kaba. Ils ne m'ont pas écouté quand j'ai demandé de ne pas tuer les prisonniers de Kumbã. Maintenant je vais aller contre eux. Je sais que vous êtes braves, joignez-vous à moi. Mon frère Kémé-Brèma vous commandera pour attaquer Kankan ». Les villages du Kurulamini, y compris Mãnkono, résidence de Bakari, seront effectivement reconstruits après la chute de Kankan [86, 87].
101. Kilimbèla, 3 km. au sud-ouest de Sãsãmbaya. C'est le gué le plus proche du village [8, 89].
102. Samori aurait envoyé ses frères au Sãnkarã en déclarant : « Je ne puis y aller moi-même puisque Sérè-Brèma n'a pas bougé. Il a envoyé ses enfants. Vous qui êtes mes cadets, allez les prendre » [8].
Plusieurs traditions signalent dans cette armée la présence de Lãngamã-Fali, qui aurait notamment procédé à l'arrestation de Fodé Dramé [1, 3]. Il n'avait certainement pas un commandement indépendant et il doit s'agir d'une confusion avec la grande expédition de 1883.
103. Selon la version la plus répandue dans l'entourage de Samori [1, 10], Kémé-Brèma trouva Mörlay déjà rentré à Sininkoro et organisa le blocus du village qui capitula au bout d'un mois. Cette version, étant transmise par des gens qui ne connaissent pas la topographie du Sãnkarã, je la crois peu digne de confiance. La facilité de la victoire des Samoriens s'explique mieux si le village, solidement fortifié de Sininkoro et toute une fraction de l'armée Sisé avaient capitulé séparément. Ceci est conforme aux traditions locales [8, 192].
104. Selon une version isolée, Il s'enfuit seul à cheval dans l'espoir de gagner Kankan, mais il fut rattrapé et pris à Wasaya [2].
Selon une autre version, non recoupée, Mörlay, capturé, aurait été relâché et renvoyé à Sérè-Brèma en signe de bonne volonté [3]. Il aurait été pris de nouveau avec son oncle à Worokoro. [5] déclare que plusieurs chefs Sisé furent alors exécuté mais ce renseignement isolé paraît peu vraisemblable. C'est en tout cas à Sininkoro que fut pris Sékoba Kuruma, qui devait s'illustrer dans les rangs des Samoriens.
Selon d'autres enfin [1, 10] Manigbè-Mori attaqua seul Sininkoro tandis que Kémé-Brèma gardait le Nyãdã face à Kankan.
Les sofas des Sisé furent bientôt placés sous les ordres de Sékoba Kuruma, lui-même pris à Sininkoro. Ce parent du chef de Karafiliya avait été élevé à Madina et on ne peut l'accuser d'infidélité. Il allait pourtant se distinguer dans les rangs de Samori où nous le rencontrerons souvent [10].
105. La monographie du cercle de Kouroussa (1908) déclare : « Il (Amara Sisé) exerça sur la région une domination despotique, ravageant, exécutant, en un mot ruinant le pays et décimant sa population ». La tradition actuelle n'a pas varié sur ce point.
106. L'oncle de Dala-Ularè-Mori, Makalé-Möri venait d'être tué par les Sisé près de Sokurala-Sinyã, si bien qu'il n'y avait plus de Mãsa. Il fut remplacé, aux yeux de la coutume, par son frère Famaré, père de Dala-Ularè-Mori, qui était déjà très vieux. Ce commandement était traditionnellement limité à la lignée Mãnkamiyosi [192]. C'est au contraire sur tout le Sãnkarã Kõndédu que Samori donna autorité à Dala-Ularè-Mori. « Si j'ai besoin d'hommes ou de ravitaillement, je préviens Dala-Ularè-Mori et vous obéissez » [8].
107. Cette seconde version rendrait compte d'une information aberrante selon laquelle Kémé-Brèma aurait détruit Kumandi-Kura, Usuya et Sérèkoro [211]. Ces villages avaient été cassés l'année précédente par Mörlay et il est improbable qu'ils l'aient été à nouveau. Kémé-Brèma a pourtant dû y passer s'il s'est rendu à Bèrèburiya. Selon d'autres, c'est Lãngamã-Fali qui procéda à l'opération [1, 3].
108. Kémé-Brèma lui demanda ce qu'il avait fait de Dyaraba et Famudu Kõndé, qui s'étaient retirés dans le Ularèdu après la chute de Kumbã. Födé Dramé lui répondit qu'il les avait tués avec tous leurs compagnons parce qu'ils n'étaient pas musulmans. Kémé-Brèma lui aurait alors fait de vifs reproches : « Ces hommes étaient à nous, nous les avions vaincus à Kumbã ». Il annonça ensuite qu'il l'emmenait chez Samori et Födé Dramé se montra désespéré, déclarant qu'il ne verrait jamais le conquérant. Il tenta de se suicider mais parvint seulement à se blesser et c'est dans ce triste état qu'il fut emmené à Bisãndugu [8].
109. La « Notice sur la Région Sud », de Blondiaux, (Polycopiée, 1895, p. 22) écrit que Samori convoqua Karamogho Mori pour qu'il vienne s'excuser devant lui et que le chef de Kankan voulait obéir, mais en fut empêché par ses guerriers. Samori attaqua alors la ville. Il s'agit sans doute d'une confusion avec la visite de Mori à Damisa-Koro.
110. Samori leur fit dire :
— « Je vous ai aidé depuis Kumbã. Votre tour est venu ». Les Kaba répondirent :
— « Nous ne pouvons pas combattre les Sisé qui sont musulmans comme nous et qui sont nos parents : ils viennent de Bakõngo. Nous ne connaissons pas les Konyãnké aux dents taillées en pointe ».
Cette allusion à une particularité physique de Samori, considérée comme caractérisant les animistes, marquait à elle seule leur volonté de rupture [10].
Selon Fofana Kalil, Karamogho Mori était disposé à satisfaire Samori, « mais une opposition farouche ayant à sa tête son frère Day l'en empêcha. Juste au gué du Milo, ils répondirent à leur allié que les Sisé de Madina étant des musulmans comme eux, ils refusaient de les combattre pour un roi « Soninké » (p. 14). Cette tradition suppose une entrevue entre Samori et les Kaba, qui est ignorée de mes informateurs.
111. Sãn-Korèba, qui avait été atteint par six balles, se rétablit, s'engagea dans les rangs des Samoriens et allait être tué parmi eux au siège de Sikasso.
Dalaba fut le seul village du Balimakhana que détruisirent les Samoriens, sans doute à l'incitation de leurs voisins de Kiñyéro [10, 85].
112. Kémé-Brèma, qui était rentré à Bisãndugu, marcha sur Kankan par Tintiulé et Dabadugu. Il traversa le Milo sans opposition sous les murs de la ville [10, 82]. Cette colonne groupait donc de nombreux païens désireux de se venger des Kaba. Des Kõndé s'y trouvaient sous les ordres de Dala-Ularè-Mori, à peine rentré de la Forêt et, avec eux, des Kurãnko de Möriya envoyés par Kurani-Söri [8, 112, 1921.
Beaucoup de personnages qui entraient alors en scène feront une brillante carrière militaire. C'est le cas de

113. Kémé-Brèma aurait demandé à marcher contre Sérè-Brèma mais Samori aurait refusé. Il tenait à s'occuper personnellement des relations avec son ancien maître pour des raisons sentimentales, peut-être, mais surtout parce que, du point de vue de la morale musulmane, c'était là un point délicat [1].
114. Nous admettons que Kankan a capitulé après la prise de Sérè-Brèma, qui date d'avril 1881 (ci-dessous).
La nouvelle en parvint à Freetown le 14-9-1881 (Co., 267 171). Galliéni de son côté, y fait allusion, mais de façon très inexacte : « Samori a respecté ce village... et se borne à lui demander un tribut » (1885, p. 600). Alors que Péroz parle de sept mois (in Galliéni, 1891, p. 259), tous nos informateurs fixent la durée du siège à dix mois. Si nous plaçons sa fin vers mai, il aurait débuté en juillet 1880.
Une fois de plus, Samori refusait donc de respecter la trêve traditionnelle de l'hivernage.
115. Samori aurait fait répondre oralement à Agibu :

« Je vais prendre cette ville que protège ton frère. Viens l'aider si tu en es capable, mais si je te prends, je te ferai couper la tête » (F.O.M. Sénégal, IV, 7-3).

Quand on connaît l'orgueil des Toucouleurs on comprend qu'ils n'aient jamais pardonné cette insulte, mais la puissance de leur voisin allait les obliger à le respecter.
116. Durant le siège, Kémé-Brèma résidait tantôt dans le tata principal, tantôt au gué du Milo.
Arafãn-Dyèli, son adjoint, commandait particulièrement la cavalerie [8, 10].
117. Samori ne dirigea pas personnellement le siège et n'entra à Kankan qu'après la chute de la ville. il demeurait habituellement à Bisãndugu, mais il se rendit à plusieurs reprises à Tintiulé, chez les Bèrèté pour surveiller la marche des opérations.
Selon Blondiaux (« Notice sur la Région Sud » polycopiée, 1895, p. 22), un jour où Kémé-Brèma luttait difficilement contre une sortie, Samori lança ses hommes sur les arrières des Kaba et leur aurait tué près d'un millier d'hommes. Cet épisode, dont la tradition n'a gardé aucun souvenir est fort suspect et Blondiaux peu digne de confiance. Il écrit en effet que Maninka-Mori (Mangbè Mori) assiégea Kankan avec « Fabou », ce qui contredit l'accord unanime des traditions.
118. Si la succession des événements n'est pas douteuse, le synchronisme des deux guerres, menées simultanément à Kankan et contre Sérè-Brèma est difficile à établir en détail. Après la chute de Sininkoro, on peut seulement dire que l'occupation de Worokoro par Samori parait être antérieure à la fin de la saison sèche de 1880 et que le siège de Kankan commença vers juillet.
La date de la prise de Sérè-Brèma est par contre bien établie si nous nous fions au rapport de Borgnis-Desbordes. « Au début d'avril 1881, il prend la grande ville de Konia (= du Konyã, c'est-à-dire Madina) et en captura le chef (F.O.M. Sénégal, IV 75, p. 480).
Il est difficile d'établir si cette affaire est antérieure ou postérieure à la chute de Kankan. La première solution nous parait infiniment probable, si l'on considère que Samori ne s'est pas rendu aussitôt de Worokoro à Madina. Que pouvait-il attendre à Bisãndugu, sinon la capitulation des Kaba? Il fit en effet une visite rapide à la ville prise et c'est là qu'il attacha Ansumana Kuyaté à sa personne. Or les enfants de ce griot affirment que leur père suivit Samori à Gbèlèba mais n'assista pas à la prise de Sérè-Brèma [10]. Si cette tradition est véridique, elle prouve que l'affaire de Worokoro est antérieure à la capitulation de Kankan.
Il est en tout cas établi que le long séjour du Faama à Gbèlèba a duré tout l'hivernage. On peut placer son début en mai ou juin 1881.
119. Munyã aurait disposé de 1.200 hommes et 120 chevaux. Le gros de la colonne était formé par des Kuruma du Sabadugu incorporés à la mort de Nãnténen-Famudu. Munyã était assisté par Dauda Dramé dont Samori avait épousé la soeur [1, 78].
120. Je m'explique mal la tradition qui attribue à Morifiñdyã une défaite devant Sérè-Brèma pendant qu'on prenait Mörlay à Sininkoro [8]. Morifiñdyã accompagnait certainement Samori à Worokoro. Nous avons vu cependant que la même source le désigne comme chef de la garnison de Lãndi, expulsée par Mörlay en 1878. Si le fait est exact, il peut être à l'origine de cette confusion.
121. Presque tous anciens sofas ou parents de Nãnténen-Famudu [78].
122. Des traditions très sérieuses affirment qu'il était déjà en observation à Kalãnkalã quand Sérè-Brèma surprit Worokoro. Comme les deux villages sont éloignés d'à peine 20 kilomètres, j'ai du mal à croire qu'il n'ait rien pu faire, si soudaine qu'ait été la surprise. Je préfère suivre [3] selon qui Samori apprit le désastre à Bisãndugu. C'est la version du fils de Bilali qui n'a pas quitté Samori durant cette affaire.
Selon (10] les marabouts de l'entourage de Samori avaient annoncé que Sérè-Brèma s'avançait à la tête d'une grande armée et lui avaient conseillé de se porter à sa rencontre car la guerre serait trop coûteuse s'il l'attendait à Bisãndugu.
Selon [3] Samori demanda à Laafiya de lui envoyer d'urgence la garnison de Sanãnkoro en renfort. Le vieillard que le succès de son fils n'avait pas réconcilié avec l'entreprise aurait répondu qu'il ferait mieux de négocier avec « ton père qui t'a appris à faire la guerre ». « Qu'il vienne me prendre s'il le peut », aurait répondu Samori.
Selon une tradition non recoupée [1] il y aurait eu trois batailles dans cet ordre :

  1. Munyã est tué
  2. Samori attaque Worokoro et échoue
  3. Samori prend Worokoro.

123. On peut citer également Mani-Bakari Kuruma, chef de Dyakolidugu (Bèyla) et son fils, Mamadu [1, 10, 20 à 22].
Ce massacre, et la mise à mort à Worokoro des gens pris avec Sérè-Brèma est la première grande exécution collective dont la tradition attribue la responsabilité à Samori. A Borifiñyã et à Sarèya, les villages avaient été détruits, et la population réduite en esclavage, mais les exécutions s'étaient limitées à des individus bien déterminés.
124. Samori se présenta en personne à son ancien maître et on dit qu'il s'agenouilla devant lui en signe de respect. Sérè-Brèma lui aurait déclaré :

« Mon fils, les sofas en m'abandonnant m'ont coupé le bras jusqu'au poignet. Quand ton tour viendra, ils te le couperont jusqu'à l'épaule » [5].

Mörlay fut emprisonné à Narèna (Basãndo Kõndé) où il mourut de maladie quelques années plus tard. Samori donna en mariage sa fille Karlata à Samasi-Brèma Sisé qu'il avait attaché à sa personne. Ce fils de Mörlay s'établit comme dyula à Bouaké (Côte d'Ivoire) où il mourra vers 1940 [10, 392].
Filasarã-Brèma fut exécuté par la suite. Il aurait été emmuré dans une case à Narèna. Malikaba-Amara résida longtemps à Léléso (cercle de Kankan) [10].
La captivité de Sérè-Brèma a donné naissance à d'innombrables anecdotes dont certaines tout à fait invraisemblables. Ne dit-on pas que jusqu'à sa mort il pria tourné vers l'ouest pour reprocher à Dieu de l'avoir abandonné [4].
On dit aussi que Samori était décidé à le faire exécuter mais que les géomanciens lui prédirent que dans ce cas la pluie ne tomberait pas pendant sept ans. Il y renonça donc. Cependant, tous les vendredis, après la danse traditionnelle, il venait se placer devant la case où habitait le vieillard et l'interpellait à haute voix. « Tu ne m'as pas reconnu quand je travaillais pour toi. Maintenant Dieu t'a mis entre mes mains. Il est temps que tu aies honte de tes actes » [3].
En fait, dès son retour à Bisãndugu, Samori installa Sérè-Brèma à Kasaro et il ne semble pas qu'il l'ait revu depuis [1].
Le vieillard gardait un nombreux entourage et Fofana Kalil précise qu'il conservait « ses chevaux favoris, Bibi et Alfa Mamadou » (p. 14).
L'entretien de tout ce monde posait des problèmes et l'Almami envoyait régulièrement du bétail au vieillard qui le refusait ostensiblement. Il affectait de vivre de la charité du village. En 1891, quand Archinard occupa Bisãndugu, le prisonnier fut transféré plus à l'ouest, à Nõngoro, et c'est là qu'il allait trouver la mort quelques mois plus tard dans des circonstances obscures [1, 10].
Selon la version la plus répandue, cette mort serait due aux intrigues de son neveu, Malikaba-Amara. Sa soeur, Fatumata Sisé, avait été mariée sans dot à un marabout d'une piété exemplaire. Ce marabout, en mourant, avait chargé Sérè-Brèma de ne marier sa fille qu'à un homme de religion « car les chefs sont des voleurs ». Or Amara désirait épouser sa nièce, comme le font fréquemment les dyula les plus islamisés. Sérè-Brèma s'y étant opposé il en conçut une haine tenace. En 1892, comme les Français venaient de prendre Kerwané, il écrivit une fausse lettre par laquelle Sérè-Brèma faisait appel au chef des envahisseurs. Malikaba s'arrangea pour qu'elle tombât aux mains des sofas qui gardaient le gué du Dyõ, à Kariñyana. La lettre fut remise à Samori qui combattait alors à Humbert, au gué de Lélé (Torõ). L'Almami réunit alors en Conseil Karamogho Amara et Ansumana Dukurè qui décidèrent, après trois lectures, que la lettre venait de Sérè-Brèma qui avait donc trahi. Samori choisit alors douze sofas commandés par Fula-Lamini Sidibé et les envoya avec l'ordre de remettre la lettre à Sérè-Brèma « Qu'il la lise et qu'il dise lui-même ce que mérite un musulman qui fait appel aux infidèles ».
Sérè-Bréma avait lui-même appris à lire à son neveu et il comprit que la lettre était de lui mais il ne le dénonça pas. Il déclara : « Celui qui a trahi les musulmans doit être tué. Je ne veux pas dire qui a écrit cette lettre car on ne me croirait pas. Dieu sait si c'est vraiment moi ». Il fit alors ses prières, sortit du village et s'assit sur une peau de boeuf. On le tua à coup de fusils et les gens de Nõngoro lui firent des funérailles musulmanes (mars 1892) [10].
Fofana Kalil, dont la chronologie est toujours confuse a cru à tort que le vieillard avait été tué dès 1881 (P. 14).
125. Quelques Sisé reconstruiront cependant Madina, du temps des français, 10km. au sud-ouest de l'ancien site. Ce n'était en 1958 qu'un minuscule hameau de 74 habitants.
126. En dehors des groupes réfugiés sous l'égide de Dugugbè-Kaba, les traditions signalent la soumission des Kuruma de Karafiliya et du Badugula (Bamba de Koosa) [3, 78, 79].
127. Il avait envoyé à Bisãndugu ses deux fils avec des charges de fonio, manioc et patates [37].
128. Les principaux réfugiés du Borõnkèñyi étaient :

Au Borõnkèñyi ils se trouvaient sur le territoire du vieux Koniñ-Basi Koné, de Kõyila, chef du Farana. Tout ce kafu, y compris le bas pays de Senko avait rejoint sur la montagne les gens du Bèèla [35 à 42].
Signalons enfin que les Koné du Blamana (Kofilakoro) et ceux du Boñyana, sur la rive ouest du Dyõ. Ces « oncles » de Samori auraient contribué au ralliement de Dugugbè-Kaba [4, 37].
129. Propos de Samori selon [5] : « L'homme devant qui tous fuyaient est pris. Reprenez vos terres. Reconstruisez vos villages dans les plaines. Faites vos cultures : je veille sur vous ». « Comme vous êtes venus me trouver, sans que je vous aie fait la guerre, je ne mettrai pas de sofas chez vous, mais il faudra m'envoyer des guerriers chaque fois que j'en aurai besoin » [37].
130. C'est la première fois que la tradition nous montre Samori posant comme condition une conversion à l'islam. C'était là un défi à l'hégémonie animiste de Saghadyigi, pourtant fort tolérant à l'égard des musulmans de Konyã [4, 10, 18].
131. Elle était fille de Managbè Kamara, de Fãndugu, elle-même cousine maternelle de Samori. Son nom évoquait sa grand-mère Masorona. Nous aurons à parler souvent de son frère Managbè-Mamadi [10, 3901.
132. Nous savons qu'Alakamesa quitta Gbèlèba en septembre et Samori paraît avoir marché littéralement sur ses talons. Il allait en effet soumettre Kundyã après un siège très court, puis piétiner longuement devant Kéñyérã où Borgnis-Desbordes le surprendra le 26 février 1882. Selon le colonel, ce siège aurait duré six mois. Le voyage d'Alakamesa prouve que ce chiffre est exagéré mais il est très vraisemblable que Samori, dans sa hâte, entra en campagne sans attendre la fin des pluies.



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