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Histoire
Ibrahima Khalil Fofana
L'Almami Samori Touré
Empereur
Récit historique
Présence Africaine. Paris. Dakar. 1998. 133 pages
Chapitre III
L'empire samorien se construit
Ce retour au bercail en 1860 pourrait-il signifier pour Samori, la renonciation à toute activité guerrière ? Il n'en fut rien.
Rendu pendant quelque temps à ses activités commerciales, il avait suffisamment pris goût aux entreprises viriles de sofa pour en rester là.
Sa réputation de brave guerrier l'avait en tout cas précédé dans la contrée et il n'eut aucune difficulté à se faire enrôler dans la troupe de Mori Bérété, chef de guerre de Tintioulén, à 15 km de Kankan.
Il est de notoriété, cependant, que la collaboration ne fut point une réussite, les deux hommes n'étant pas faits pour s'entendre. Autant Samori était audacieux, autant Mori Bérété était ombrageux quant à son autorité. Les brouilles furent nombreuses et Samori dut s'éloigner après avoir subi, dit-on, des sévices corporels dont il aurait conservé des traces dans le dos.
Il cherchait donc une occasion de reprendre du service lorsqu'il apprit qu'un certain Vaféréba Kamara disposait d'une petite troupe de brigands et opérait des razzias dans les environs de Sanankoro.
La tentation fut irrésistible pour Samori malgré l'amertume qu'il avait gardée de sa fraîche expérience de Tintioulén.
Samori alla offrir ses services à Vaféréba. En peu de temps il se rendit utile à la troupe, puis indispensable par les nombreux succès qui marquèrent sa participation aux opérations de razzia.
Il devint bientôt le second dans la hiérarchie et ce fut naturellement à lui que revint le commandement lorsque Vaféréba eut à, se rendre dans la région forestière où l'appelaient certaines affaires de famille.
Il ne fallut pas longtemps à Samori pour imposer sur la troupe une autorité incontestée. De par son esprit d'équité lors du partage des butins, Samori évinça Vaféréba dans l'estime des hommes de troupes.
Aussi, lorsque celui-ci revint de son expédition il constata, avec irritation, qu'un changement s'était manifesté dans la fidélité des hommes à son égard. Il sentit une nette réticence à son autorité ; il comprit et dut admettre que son lieutenant Samori l'avait supplanté dans le cœur des guerriers. Il réagit violemment, éclata en reproches et menaça de congédier le compagnon « infidèle » :
Tu m'as trahi, éclata-t-il. Qu'as-tu promis aux hommes pour qu'ils ne m'obéissent plus ? Je vois que Mori Bérété avait raison et que j'aurais mieux fait de me méfier de toi. Il va falloir que je me sépare de toi. Ainsi tu pourras si tu le peux, former ta propre troupe.
C'est bien à tort que tu me fais des reproches, répliqua Samori, imperturbable. Quant à l'idée de m'éloigner de ces hommes je n'en vois pas la raison car je me suis déjà habitué à eux. Je pense qu'il est plus judicieux de demander leur avis pour savoir qui de nous deux ils choisiront pour les diriger désormais.
Contre son gré, Vaféréba dut accepter cette proposition.
La consultation qui suivit, vit la victoire écrasante de Samori, la quasi-totalité des hommes s'étant rangée derrière lui 1.
Vaféréba déchu resta néanmoins au sein de la troupe peut-être avec le secret espoir de reconquérir l'estime de ses compagnons et de prendre sa revanche.
La tradition raconte qu'il n'y resta pas longtemps car il trouva la mort dans des circonstances obscures au cours de l'expédition suivante. Le grand rêve de Samori commençait à prendre corps et il pouvait entreprendre la réalisation de son immense ambition. Il avait désormais une troupe à sa dévotion (1862-1865).
A cette époque comment se présentait Samori ?
Au physique il était d'une taille largement au-dessus de la moyenne. Svelte et musclé, il affectionnait les tenues sobres de chasseurs ; sa voix forte lui permettait de se faire entendre au plus fort de la mitraille.
De tout son être se dégageait une impressionnante virilité : menton énergique, arcades sourcilières bien fournies, le regard pénétrant. Le port du turban, dont il s'octroya le privilège exclusif plus tard, rendait la tête plus impressionnante encore.
Son régime alimentaire était volontiers frugal : s'accommodant de tous les mets traditionnels (tô, lafidi, etc.) ses préférences allaient cependant aux plats de fonio assaisonnés de namaninfing 2 gluant et de riz à la sauce aux feuilles de dâ (oseille). Un peu de viande grillée et séchée, quelques boules de gâteaux au miel, constituaient son menu de combattant. Plus tard l'adjonction de poudre d'écorce de caïlcédrat (djâla) à de la bouillie de riz lui évitait l'empâtement pendant les périodes de repos prolongé.
À la cour, Kôkissi Donzo, spécialiste de médecine traditionnelle surveillait les repas. Le protocole était des plus simples. L'Almami Samori partageait son plat avec les plus jeunes, les futurs sofas. Le silence était de rigueur et les grains de riz tombés à terre, attiraient immanquablement des réprimandes.
Samori jouissait d'une santé robuste et ses rares indispositions (maux de tête) étaient tenues secrètes.
Le noyau de l'armée samorienne se développa très vite les noms les plus connus de cette époque transmis par la tradition orale sont :
Samori se rendit à Talikoro où résidait Dianka qu'il essaya de corrompre avec de l'or. Ce fut en vain. Devant la détermination ferme de ce dernier il n'insista pas et mena sa troupe en direction de Komodougou, la plus importante localité de la contrée.Écoutons à présent Djoua Konaté 6 de Fabala.
Il y avait dépêché auparavant un émissaire auprès du gardien du portail, son ami Founsoun Kaba Konaté 4.
L'appui de celui-ci lui fut acquis car, à la faveur d'une nuit pluvieuse la troupe de Samori fut introduite dans l'enceinte fortifiée.
Quelle ne fut la surprise, puis l'indignation des habitants de Komodougou lorsqu'ils se réveillèrent en compagnie d'hôtes aussi encombrants !
L'indignation se mua très vite en terreur, car Samori, sous le prétexte fallacieux de faire sécher la poudre, commença à exhiber en plein air une partie de son stock de munitions.
C'était plus que de l'intimidation !
La situation devint très critique dans l'enceinte de Komodougou dont le portail était maintenant sous le contrôle du conquérant. Une panique générale ! L'ennemi étant installé à demeure, aucune riposte ne pourrait être efficacement organisée. Le Conseil des notables se réunit aussitôt pour statuer sur l'attitude à adopter. Personne ne se faisait plus d'illusion sur les intentions réelles de Samori dont les aventures étaient déjà connues de tous.
Founsoun Kaba fut sommé d'inviter son ami à déguerpir au plus vite.
Il chercha à temporiser en arguant de l'honnêteté des intentions de Samori qui n'aurait d'autre but que de sceller une alliance avec les « braves » Konaté de Komodougou.
L'argumentation de Founsoun Kaba se fit très habile mais les choses traînaient en longueur car il ne réussissait pas à vaincre la forte réticence des notables qui ne pouvaient se méprendre sur le sens d'une telle alliance, celle d'un seigneur et de ses sujets.
Les négociations tiraient encore en longueur lorsque, à la stupéfaction générale, des coups de feu éclatèrent.
La raison apparente en était de vérifier le bon état de la poudre qui avait été mise à sécher au soleil, mais l'effet recherché par Samori était sans aucun doute de hâter la résolution favorable du Conseil des notables.
Le résultat fut immédiat : l'alliance fut conclue selon les termes du conquérant. Elle fut scellée conformément aux rites traditionnels par la consommation du dèguê 5. Voyez les ruines de la concession de Founsoun Kaba Konaté, là-bas au sud du village ! C'est le résultat de la malédiction, devait déclarer Mamourou pour conclure son récit.
Le ralliement des villages de Frankonédougou et de Fabala fut relativement aisé grâce aux bons offices de Founsoun Kaba.
Cependant la conquête du Tôron était loin d'être achevée dans la mesure où Gbodou, le lieu de résidence de Nouni Kaba Konaté, patriarche de tous les Konaté, échappait encore à l'autorité de Samori.
Il convient de souligner que la tâche ne fut point aisée car toutes les astuces utilisées jusque-là par le conquérant dans sa fulgurante progression étaient déjà largement connues à travers le pays.
Le cas Samori était devenu une véritable hantise qui meublait toutes les conversations, tous les conciliabules organisés pour parer au danger.
Les informations circulaient rapidement de village en village, les commentaires les grossissant au maximum.
Une véritable psychose de la peur s'empara de Gbodou où l'on n'en finissait plus de faire des consultations divinatoires, de sacrifier de tout et à tout moment. Dans ce village on se souvint soudain d'une affaire d'adultère, au dénouement de laquelle Samori, le marchand forain, avait été soumis à des sévices corporels !
Gbodou se barricada au maximum. Mais pouvait-on tout prévoir avec un homme du génie de Samori ?
Le conquérant savait attendre parfois ; il n'attendit pas longtemps.
En effet, chaque année des réjouissances marquent la fin des travaux champêtres. Une fois les récoltes engrangées les villages connaissent une période d'effervescence juvénile. Des fêtes sont organisées, des invitations lancées dans toutes les directions. Une grande émulation entre les classes d'âge « Kari » se manifeste, chacune s'évertuant à défrayer la chronique par les succès remportés non seulement par l'ambiance de la fête mais aussi par la qualité de l'hospitalité, de la convivialité.
La jeunesse de Fabala avait donc reçu une invitation de celle de Gbodou.
Notre village ayant prêté serment à Samori, il n'était pas surprenant de constater la présence de Founsoun Kaba, de Kèmè Bréma et de quelques autres éléments de la troupe du conquérant dans la délégation qui s'était rendue à Gbodou.
Quelle surprise, quel motif d'embarras pour les habitants de Gbodou ! Pouvait-on, et sans risque, éliminer « les intrus » ? Samori en aurait sûrement pris prétexte pour une action de vengeance, indépendamment du fait que ce geste aurait constitué un manquement grave de courtoisie à l'égard des frères de Fabala.
A Gbodou on se résigna devant le fait accompli sans se départir cependant de la vigilance nécessaire en la circonstance.
C'est ainsi que Kèmè Bréma s'attira des remontrances désobligeantes lorsqu'il fit montre d'une virtuosité peu ordinaire dans le maniement de son sabre, et ce, de la part du patriarche Nouni Kaba Konaté.
Avec la témérité qui le caractérisait, Kèmè Bréma lui porta un coup au front, de la poignée de son sabre. Le sang avait coulé !!!
Quel émoi, quelle colère eu égard à la qualité de la victime ! Tous les Konaté du Tôron ressentaient l'offense.
Ce double affront pouvait être vengé séance tenante sur la personne du provocateur mais les traditions d'hospitalité interdisaient toute réaction irréfléchie, tout d'abord le coupable faisait partie d'une délégation, de frères invités. Le châtier aurait été considéré comme humiliant par les gens de Fabala. En la circonstance, la compréhension et la tolérance avaient la primauté.
Ensuite l'identité du coupable fut vite établie et l'on prit soin d'éviter de donner au conquérant un prétexte d'agression.
De nombreuses voix s'élevèrent pour calmer les esprits ; un messager fut aussitôt dépêché auprès de Samori à Fabala, distant seulement de cinq kilomètres. Il accourut aussitôt et éclata en reproches véhéments contre l'acte insensé de Kèmè Bréma; puis les mains liées derrière le dos, en un geste symbolisant une profonde humilité, en compagnie d'une suite nombreuse, il fit une fois le tour de la place, puis vint s'agenouiller devant Nouni Kaba Konaté.
Et comme s'il estimait que ce geste était insuffisant, il se mit à chanter sur un ton implorant :
Aîtaa Nmàlô NkuntiilaLa foule des suivants de Samori reprenait en choeur. L'ambiance était pathétique ! Nouni Kaba Konaté y fut sensible ; il accorda son pardon.
Tiilonbali té nné
Aîtaa Nmàlô Nkuntiila
Walinyuma lonbalitè nnéConduis-moi auprès de mon chef,
Je ne suis pas un renégat,
Conduis-moi auprès de mon chef,
Je ne suis pas un ingrat.
Samori proposa de sacrifier un taureau pour « laver le sang versé ». Ce qui fut fait ; l'incident était clos. Puis on consomma le dèguê du serment inviolable, l'alliance étant ainsi scellée.
Samori fit alors une entrée triomphale dans Gbodou, le dernier bastion du Tôron.
Cependant dans l'espace conquis entre Sanankoro et Gbodou, il subsistait des poches de résistance : Tèrè et Faranfina. Après une rapide expédition victorieuse contre Tère, le conquérant reprit le chemin du nord. Il avait ainsi préféré remettre à plus tard la conquête de Faranfina.
Il connaissait bien le caractère altier de son chef, Kaba Wulu Konaté, pour avoir joué avec lui pendant sa jeunesse, chez un oncle maternel à Nialenmoridou. Nous verrons plus loin l'affrontement entre les deux hommes.
Écoutons Nassaran-Mori Konaté 7 :
Pendant qu'on le croyait occupé au sud, Samori se rendit par étapes forcées à Bissandougou au nord-ouest de Gbodou.
Il put ainsi s'introduire nuitamment dans l'enceinte fortifiée, puis dans la grande case servant de mosquée. Il savait à présent vaincre toute résistance chez les gardiens de portail par la menace ou la corruption. Le premier appel du muezzin le trouva donc installé déjà dans un coin obscur, la lueur de la lampe à l'huile de karité éclairant tout juste les alentours de la place de l'imam.
Après la prière de l'aube, le doyen du village de Bissandougou déclara : « Selon les rumeurs qui nous parviennent avec les voyageurs, Samori aurait l'intention de venir par ici , après avoir soumis Tèrè. Nous ne devons pas nous laisser prendre comme des femmes ; ce serait un manquement grave à la tradition de bravoure de nos aïeux. J'ai déjà dépêché un émissaire auprès de Naténin Famoudou Kourouma de Worokoro pour demander sa protection. Mais en attendant qu'il vienne à notre secours nous devons organiser notre défense et, pour assurer son efficacité, il nous est recommandé de sacrifier aux mânes de nos ancêtres un coq blanc. Il sera immolé à l'est du village, c'est-à-dire, du côté d'où l'attaque peut venir. À présent nous devons tous mettre la main sur ce poulet. »
Tout à coup, une rumeur insolite s'éleva du fond de la mosquée.
Un homme s'était levé et progressait rapidement vers le doyen du village, bousculant tout sur son passage.
Bientôt la stupeur apparut sur les visages lorsque « l'intrus », entrant dans la zone de lumière fut identifié : Samori était là ! Fonçant sur le coq tel un épervier, il s'en saisit, exhibant du coup sa main gauche reconnaissable aux taches blanchâtres. Plus aucun doute dans les esprits !
Sans laisser le temps d'un réflexe quelconque, Samori déclara avec ironie :
« Mes frères, Dieu a déjà exaucé vos voeux ; je pense qu'à l'heure qu'il est, il serait plus convenable pour vous de prêter serment. J'apprécierais hautement une alliance avec les braves de Bissandougou, leur sang est noble et précieux. »
Devant tant d'audace, comment pouvait-on résister ? Les habitants de Bissandougou consommèrent le déguê et le serment fut scellé.
A présent, Samori était motivé pour mettre le siège devant Faranfina où Kaba Wulu refusait toujours de se soumettre à son autorité.
Samori décida de mettre le siège : la résistance de la place fortifiée fut héroïque ; elle mit en échec plusieurs tentatives d'assaut de l'envahisseur.
Le prestige de Samori fut mis à rude épreuve. Dans les villages environnants on commença à murmurer d'admiration pour les habitants de Faranfina ; on alla jusqu'à supputer la concrétisation d'un défi à l'invincibilité du conquérant.
Samori, une fois de plus, fit preuve d'habileté politique : des émissaires infiltrés dans la cité assiégée prirent des contacts dans l'entourage de Kaba Wulu, en particulier avec son demi-frère Mamignan Fodé.
Samori s'assura la complicité du demi-frère de son adversaire en lui promettant pouvoir et honneurs.
Les sentiments de jalousie presque innés entre demi-frères dans les familles polygames malinké furent exploités au maximum. Pour quelle raison en effet, Fodé ne ferait-i pas « briller le flambeau » de sa mère Mamignar, au lieu de mener une existence terne sous les ordres de Kaba Wulu, fils de Massarankén ?
Kaba Wulu, trahi, fut vaincu et décapité.
Fodé, intronisé chef de Faranfina, offrit à l'occasion à Samori la main de sa nièce Sarankén 8 en gage de sa fidélité. Son fils, Téninsô Kaba Konaté, fut élevé à la cour de Bissandougou pour y jouir des mêmes prérogatives que les princes.
La conquête du Tôron était ainsi parachevée.
2. La guerre contre Nantènin Famoudou Kourouma
L'intégration de Bissandougou au royaume samorien équivalait à une déclaration de guerre à Nantènin Famoudou Kourouma, roi du Sabadou, avec Worokoro comme capitale. Les États de Famoudou s'étendaient entre le royaume du Moriouléndou à l'est, le mini-Etat de Tintioulén de Mori Bérété et le Bassando à l'ouest ; le Wasulu au nord et le Tôron au sud.3. Organisation de l'Etat samorien
La renommée de Samori en tant que chef de guerre invincible se répandit rapidement dans tout le pays mandén, même au-delà. Samori élut domicile à Bissandougou, y installa sa capitale et entreprit d'organiser l'État.
De toutes les entités politiques importantes non encore intégrées au royaume, les émissaires affluaient vers Bissandougou. Samori décida de créer les ressources propres à l'administration centrale pour rompre avec la précarité en cessant de vivre aux dépens des peuples vaincus. Sur le plan économique la priorité fut accordée à la production agro-pastorale. Tout autour de Bissandougou, sur une profondeur d'au moins quatre kilomètres, entre les marigots Diaman et Soumbé, de vastes étendues de terre cultivables furent emblavées.
La répartition des tâches se fit selon les structures de l'armée répartie en compagnies (Bölö). Ces unités étaient constituées de façon assez homogène en tenant compte de l'origine géographique des sofas.
L'approvisionnement des magasins centraux a été constamment assuré (avant l'exode de 1893) par cette production autour de la capitale. Pendant les périodes de lutte armée des contingents spéciaux de producteurs y étaient rassemblés.
En général l'État samorien tirait l'essentiel de ses ressources des domaines suivants :
En effet pour subvenir aux besoins en armement et pour la remonte de la cavalerie, une véritable organisation étatique fut mise sur pied en direction de la côte (Sierra Leone, Liberia) et en direction du Sahel. Conduits par Niériba Lamine, Daouda Kaba, etc., protégés par Lankama N'Valy puis par Bilali, et finalement par Bakari Touré dans le Sankaran, d'imposants convois se rendaient en Sierra Leone, chargés de défenses d'éléphants, de peaux de bœuf, de boules de cire, de plaquettes de caoutchouc, de cornes de bœuf remplies de poudre d'or. Le tout était porté par des captifs de guerre, eux-mêmes objets de transaction.
À Freetown une véritable représentation consulaire avait été organisée. Elle veillait au bon placement des produits en échange d'armes, de munitions et de marchandises diverses. Elle avait qualité (attestée par des documents revêtus du sceau royal de Samori) pour négocier avec les autorités compétentes de la colonie britannique, de la sécurité des convois et parfois de conflits frontaliers.
Cette représentation consulaire était assurée par des hommes de confiance tels que Nalifa Moudou, Mamadou Kaïra, Mamadou Waka, Salifou Conté, Almamy Baraka, etc.
Ces contacts fructueux avec la colonie britannique de Sierra Leone se poursuivirent activement jusqu'en 1890, époque à laquelle Anglais et Français, mettant une sourdine à leur rivalité, avaient conclu un accord de délimitation de frontières entre les zones d'influence.
Ces accords invitaient explicitement les autorités coloniales de Freetown à mettre fin à toute vente d'armes et de munitions à Samori.
En direction du Sahel, le commerce extérieur a été aussi intense : l'on achetait des chevaux contre de l'or et des captifs.
Les courtiers de Bamako, puis ceux de Bobo-Dioulasso en profitèrent largement.
Le plus célèbre des fournisseurs de chevaux, d'armes et de munitions a été sans conteste un certain Bakari Touré 10, un Sarakollé. Nous verrons plus loin comment il a fini par être intégré à la famille de l'Almami Samori Touré.
Parallèlement à la création des assises économiques de l'État, Samori s'appliquait à organiser et à structurer l'armée sans laquelle on ne saurait concevoir son oeuvre.
En effet cette armée était omniprésente à tous les niveaux de la structure politico-administrative de l'État : conquête et défense, administration, activités productives, etc.
Composée essentiellement au début de sofas volontaires, l'armée a subi très tôt l'empreinte de la formation reçue par Samori à la cour de Madina.
Il ne s'agissait pas d'une armée tribale avec des règles de recrutement et de fonctionnement où l'appartenance à certaines couches sociales, voire à certaines familles pourraient déterminer à l'avance le rang dévolu dans la structure du commandement. Samori était « sorti des rangs » comme l'on a pu le constater. En outre il avait assimilé avec l'enseignement coranique des principes universalistes qui stipulent l'égalité de tous les croyants musulmans, frères en Islam.
A l'époque, dans le milieu malinké, auquel nous avons affaire, l'application de ces principes était loin d'être évidente ; les castes étaient bel et bien délimitées, les griots (djâli), les sous-griots (fina), les forgerons (noumou), les cordonniers (garanké) devaient obligatoirement se tenir à la place qui leur était assignée dans la hiérarchie sociale.
Nous n'insisterons pas sur ces éléments de sociologie suffisamment connus. Notre propos est plutôt de souligner combien Samori a procédé à un brassage profond de la société malinké de son époque. En effet, ils ont été nombreux à assumer les hautes fonctions de commandant de corps d'armée, ces hommes dits de caste :
Un jour, alors que l'Almami Samori s'apprêtait à partir, ayant déjà un pied dans l'étrier de la selle, une hôtesse vint se plaindre de la perte de sa calebasse.Samori avait érigé, selon les normes coranîques, l'éducation en une véritable institution étatique.
L'ordre de recherche fut aussitôt lancé et la calebasse retrouvée, passant de main en main revint à sa propriétaire.
« Si nous emportons cette calebasse, avait fait observer le monarque, où notre aimable diatigui (hôtesse) mettra-t-elle le repas de ceux qui viendront après nous ? »
Les grandes festivités organisées à ces occasions, les échanges de cadeaux, conféraient à ces rencontres une ambiance populaire dont le temps fort était toujours la cérémonie solennelle de prestation ou de renouvellement de serment.La tradition nous a conservé le souvenir, de certaines assemblées qui ont jalonné la vie de l'État samorien.
Les dignitaires s'y prêtaient avec fierté.
Les jours ordinaires, en période de pause, chacun vaquait aux occupations de son choix : entretien de l'équipement, activités productives au champ, à la chasse, à la pêche, sinon à se détendre sous l'arbre à palabre en devisant gaiement avec les compagnons, etc. Le vendredi était un jour férié, consacré à des cérémonies et à des réjouissances d'une grande solennité.
Le Barabo regroupait sur la grande place (bara) toute la communauté présente en ces lieux et aux alentours.
Les manifestations organisées ce jour-là tenaient à la fois du défilé militaire et des réjouissances populaires. Dans la matinée, les musiciens jouaient, en guise de mise en train, pour les femmes et les enfants.
C'était l'occasion de compétitions de chant et de danse, le tout dans une ambiance de gaieté, d'élégance et de coquetterie. Les dames arboraient leurs plus beaux atours, rehaussaient l'éclat de leurs yeux avec du noir à la poudre d'antimoine (kalé), coloraient la paume des mains et la plante des pieds avec de la mixture de feuilles de henné (djabe).
Doumba Konaté précise par ailleurs que les tam-tams n'étaient pas de la fête ; l'Almami Samori estimait qu'ils évoquaient les pratiques animistes accompagnant toujours l'adoration des fétiches.
En outre ces instruments auraient sans nul doute rappelé les particularismes des terroirs, éveillant du coup une nostalgie favorable aux forces centrifuges.
Pour en revenir au programme de la fête du Barabo, Doumba Konaté poursuit :
Après la prière de dix-sept heures (ashr) les manifestations reprenaient sur la grande place, sous les fromagers de Bissandougou par exemple, en présence de l'Almami Samori et de la cour.Comme on le devine, un tel jour était attendu avec impatience par tous et des souvenirs qu'il a laissés dans les esprits reste encore le refrain qui scande les récits de tous ceux qui ont participé à la grande épopée de l'Almami Samori. Ainsi organisé et dirigé, le royaume samorien a connu des années fastes que l'on peut situer entre 1883 et 1887, c'est-à-dire jusqu'au siège de Sikasso.
Parmi les dignitaires assis autour de lui, on pouvait facilement distinguer le fameux Mamadi « Dadjoloba » (Mamadi à la longue barbe). Il fut un espion réputé et particulièrement craint des dignitaires.
Comme à l'accoutumée il prenait place près du monarque, à portée de voix. De temps en temps, sur un signe du roi, il s'empressait de murmurer quelques mots à l'oreille, après avoir promené un regard inquisiteur sur les dignitaires dont il était la terreur. Il jouissait d'une grande influence à la cour car tout ce beau monde le courtisait pour le « neutraliser » qui par des cadeaux, qui par des pratiques occultes.
La fête suivait son cours par des joutes oratoires et des saillies d'humour. « Sangbantigne » FÉRÉ 16 s'approchant, le monde retenait son souffle :
Un jour déclara-t-il, le chef du village de Gbodou, parce qu'il était fâché contre moi, m'intima l'ordre de débarrasser le sol de ses aïeux d'une vermine de mon espèce ! Apercevant un manguier tout proche, je me suis accroché à l'une des branches et j'ai demandé au chef du village d'enlever le sol de ses aïeux afin que je puisse me tenir sur celui que Dieu a créé pour tous les hommes ! Il resta confus.
La foule se mit à rire.
Féré enchaîna :
Vous savez, tous les charlatans sont des escrocs ! Par tous les mensonges, ils cherchent à s'approprier le bien d'autrui. Moi, Féré, ils ne peuvent pas me tromper : par exemple, l'un d'eux me dit un jour :
« Féré, il faut offrir un poulet à un passant. » J'ai appelé l'un de mes fils en lui ordonnant de passer devant moi et je lui ai remis le poulet convoité par le charlatan qui resta sur sa faim.
Un autre charlatan a voulu me faire croire qu'il y avait des dissensions dans ma famille, « vous n'avez pas les pieds dans un même trou », m'a-t-il déclaré. J'ai creusé un trou dans ma cour et le menteur de charlatan a pu constater la présence de tous les membres de ma famille, assis en rond, les pieds dans le trou !
La foule ne se tenait plus de rire. L'Almami Samori, qui se délectait aussi de ces instants de fou rire, fit approcher Féré :
« Féré, déclara le monarque, je ne me souviens pas d'avoir consommé du son de céréale ! »
« Faama, dit Féré en se grattant le cou comme pour s'assurer qu'il ne risquait pas l'ultime sanction, dans ce cas vous n'avez sans toute jamais consommé du maïs grillé »
Ce fut l'hilarité générale !
L'ambiance de gaieté gagnant en intensité, les instants solennels débutaient. Les chefs guerriers, à la tête de leurs troupes, faisaient leur entrée sur la place bondée de monde, de spectateurs.
L'orchestre de coras et de krin (sorte de harpe) du célèbre Krinfo-Kaman offrait toutes les ressources de son répertoire, soutenu par les balafons, les violons et les flûtes.
L'émulation s'emparait de tous : le succès était à celui qui se ferait applaudir le plus pour son allure martiale et par la fermeté de ses invectives à l'adresse de l'ennemi potentiel. Après deux rondes sur la place, chaque bölö allait s'agenouiller devant l'Almami, renouvelait son serment de fidélité, recevait sa bénédiction et se rangeait.
Cette revue de troupes, tirant à sa fin, l'Almami Samori, le roi-guerrier, se levait, suivi de tous les dignitaires.
Chaussé de bottes en cuir fabriquées par le garanké 17 Mamadi, le boubou ceint à la taille avec une écharpe, il brandissait un pistolet confectionné dans ses armureries. Dominant la foule de sa haute stature, il conduisait en personne une ronde frénétique qu'il ponctuait de coups de pistolet tirés en l'air. Sa voix forte lançait de temps en temps son cri de guerre. « Koua ! Koua » qui stimulait le zèle de tous et dans un enthousiasme d'une rare intensité, la ronde devenait plus frénétique, emportant dans le tourbillon de l'allégresse générale les soucis de l'heure pour ne laisser dans les esprits qu'une vision fascinante d'un avenir radieux et enchanteur. Le soleil baissait à l'horizon, l'heure de la prière du crépuscule approchait. L'Almami se retirait dans son carré ; la foule se dispersait.
Le Faama fut très sensible à cette sollicitation qui flattait de façon particulière son amour-propre de conquérant. Elle conférait en tout cas une auréole de prestige à son action guerrière. Intégrer Kankan la grande métropole religieuse et commerciale dans sa sphère d'influence avait hanté le rêve de plus d'un conquérant avant Samori. ElHadj Omar Tall de Dinguiraye y a introduit la secte Tidyaniya en 1840. Dyédi Sidibé chef animiste du Wassoulou, Séré Bréma Cissé de Madina, tous ont succombé à la tentation de conquérir Kankan. Mais aucun d'eux n'avait réussi à maintenir une emprise significative sur cette cité rebelle.
L'appel de Karamo Mori Kaba fut donc une véritable aubaine pour le Faama de Bissandougou. Rendez-vous pris, l'entrevue eut lieu à Tintioulén chez Mori Bérété (le fameux Konkèmori) avec lequel il s'était réconcilié. Un accord d'assistance mutuelle y fut conclu.
On peut affirmer, à juste titre, que les desseins du conquérant Samori ont subi une véritable mutation à partir de cette période.
En effet cette alliance a eu un impact décisif sur l'orientation et le contenu politique de l'entreprise de coqquête, su l'organisation et les structures subséquentes de l'Etat samorien.
L'alliance avec Kankan lui permettait de renouer effectivement avec la communauté musulmane qu'il avait fréquentée à Madina pendant sa captivité. Maintenant qu'il avait mûri en âge et en expérience, maintenant qu'il étai devenu tout-puissant, il percevait mieux tout le parti qu'i pourrait tirer de l'application des principes du saint Coran, pour unifier les peuples soumis à son autorité.
Ces peuples conquis, bien qu'appartenant tous à la branche Mandén, n'en présentaient pas moins une grande diversité de moeurs et de coutumes.
Les forces centrifuges liées à cette réalité constituaient un danger permanent pour la stabilité du royaume. Samori décida tout d'abord de parfaire sa formation personnelle, restée élémentaire depuis Madina.
Il adopta un conseiller culturel en la personne de Karamo Sidiki Chérif, grand érudit de Kankan, originaire de la Mauritanie.
Le programme fut conçu en quarante leçons, selon El Hadj Alpha Diabaté 18. La pratique de l'islam entra dans les moeurs en s'élargissant par cercles concentriques à partir de l'entourage immédiat du souverain. L'ambition du conquérant néophyte trouva dans le prosélytisme maninkamori un appui particulièrement efficace. En effet les Kaba, intellectuels et commerçants, sont naturellement prédisposés au dialogue et à la négociation ; ils ont toujours recherché le compromis, présentant ainsi les qualités de diplomates consommés.
En 1875, Samori fit donc une entrée triomphale à Kankan. L'accord de Tintioulén fut consolidé par un pacte sacré scellé sur la tombe du vénéré Karamo Alpha Kabiné Kaba 19. Des boeufs y furent immolés. Les deux parties s'accordaient sur le partage du butin après chaque victoire : les biens matériels et une partie des captifs aux Maninka-mori tandis que les pays soumis seraient intégrés à l'empire samorien.
A ce propos El Hadj Alpha Diabaté nous rapporte :
« Cette convention se transforma peu à peu en un marché de dupe pour les Kaba, eu égard à la nouvelle politique suivie par leur allié. »En effet Samori avait déjà apprécié tout le fruit qu'il avait tiré de la diplomatie en tant que méthode de conquête ; s'il goûtait le résultat de la lutte armée, il savourait bien mieux celui de la diplomatie. Il en usa largement, n'hésitant pas à faire des avances à des adversaires assiégés.
Cependant Kouroussa résistait sous le commandement de Gbolo Keita 21. Pressé qu'il était de mettre sous son autorité les riches plaines du Niger et surtout les mines d'or du Boure, l'Almami Samori préféra remettre à plus tard la conquête de Kouroussa. Kourala, Dougoura, autant de conquêtes faciles qui jalonnèrent sa progression en aval du fleuve. La propagande efficace de Ansoumana Kouyaté avait ouvert la voie au succès. Le vieux chef de Gbenkoro-koro, Soulémani Kournba Magassouba était acquis a la cause samorienne ; les populations de Norakoro et de Nounkounkan se rallièrent aussitôt.
Seul Norassouba, avec l'intraitable Karinkan-Oulén Doumbouya résistait. Ce gros centre, dont le périmètre atteignait les deux kilomètres, n'autorisait pas un siège en règle. Le conquérant s"installa à Dougoura, tout près de là. La cavalerie entreprit un harcèlement continu par des attaques quotidiennes.
Après neuf mois, Norassouba succomba sous la famine, toute action de production en dehors de l'enceinte ayant été rendue impossible.
Sur intervention de Bali Keïta, chef de Babila et allié notoire de l'Almami, Karinkan-Oulén bénéficia de la clémence du vainqueur et intégra l'armée samorienne.
La reddition de Norassouba complétait le dispositif d'isolement de Kouroussa qui ne pouvait plus compter sur un soutien quelconque en provenance de l'aval du fleuve Niger.
Cependant Gbolo Keïta résista encore dans Kouroussa. Les conditions de sa reddition indiquent bien quelle appréciation il avait pu créer auprès du vainqueur : il fut confirmé dans son commandement (1877-1878).
Pendant qu'il tenait garnison sous les remparts de Kouroussa, l'Almami Samori reçut un émissaire de Ténin-Kalé Laye du Baleya dans le Sankanran. Celui-ci sollicitait son concours pour faire triompher son droit à la succession de Bana Faoma Kamara. Il offrit à l'occasion au conquérant la main de sa fille Kànti.
Kouroussa soumis, l'Almami Samori alla passer l'hivernage (1879) à Sanyena chez son beau-père; tout était rentré dans l'ordre dès que sa réponse avait été connue. Outre la consolidation de ses conquêtes dans le Sankanran, ce séjour à l'Ouest visait aussi à surveiller les mouvements de l'armée des Cissé.
En effet à Madina, à la cour des Cissé, on avait entrepris de nouvelles conquêtes dans ce Sankanran où l'Almami n'était pas encore bien implanté. Profitant de son éloignement sur les rives du Niger, Morlaye le bouillant neveu de Sere Brema, s'était emparé du commandement de l'armée à la recherche d'un second souffle.
Le Moriouléndou était maintenant encaissé entre, d'une part le Wasulu au nord, d'autre part les États de Saadji et de Samori au sud. La seule direction pour une entreprise d'envergure restait donc l'ouest.
Morlaye s'y engagea résolument, en évitant toutefois Sanankoro et Bissandougou. Malgré les protestations de Samori auprès de Séré Bréma, l'armée des Cissé continua sa progression dans le Sankaran mettant souvent à mal les alliés du conquérant.
Celui-ci temporisa néanmoins, préoccupé qu'il était par d'autres objectifs prioritaires, à savoir la sécurité des routes menant à la côte sierra-léonaise à travers le Foutah-Djallon et la conquête de la riche région aurifère du Bouré et du Bidiga.
La sécurité des convois à travers le Foutah-Djallon passait nécessairement par un accord avec le royaume théocratique de Timbo.
À ce propos, écoutons le témoignage de El Hadj Chaikhou Baldé, ancien directeur de l'INRDG (ex-IFAN) 22.
Ce royaume était, à l'époque, très affaibli par les querelles intestines dont l'origine se trouvait dans le régime des successions.L'accord conclu à Timbo peut être considéré, à juste titre, comme l'un des plus solides car rien n'est venu troubler les bonnes relations qui en sont issues. Mamadi Oulén Cissé ajoute, quant à lui :
Aussi l'émissaire de l'Almami Samori fut-il accueilli avec empressement à Timbo par l'Almami Ibrahîma Sory Dara en 1879.
Outre les avantages politiques d'un tel rapprochement, les affinités religieuses étaient loin d'être négligeables. L'Almami Samori vouait en effet une véritable adoration pour les valeurs spirituelles de la ville sainte de Fougoumba où l'on retrouve encore de nos jours les descendants de sofas envoyés là pour assurer la protection de la mosquée, contribuer à son entretien et parfaire leur formation religieuse.
Les négociations aboutirent à la conclusion d'un accord aux termes duquel l'Almami Ibrahima Sory Dara s'engageait à faciliter le ravitaillement en bétail de l'armée samorienne et à maintenir ouverte la route de Sierra-Leone. De son côté Samori Touré, honoré à l'occasion du titre d'Almami, Commandeur des croyants musulmans par son nouvel allié, s'engageait à apporter assistance au trône de Timbo.
En 1883, l'Almami Samori chargea son lieutenant Lankhama N'Valy d'une expédition punitive contre les Hubbu de Karamo Abal, alors vassal révolté de l'Almami Bocar Biro. C'était dans les montagnes de Ourékaba.
La délégation envoyée par Timbo à la suite de l'accord était porteuse de nombreux cadeaux. Parmi les objets présentés figurait en particulier un éventail (léfa) de fabrication artisanale, si joli que Samori, le royal destinataire, ne put s'empêcher de s'en saisir aussitôt et de l'utiliser. Or, selon la tradition, ce léfa aurait été imbibé de talisman aux fins d'ôter à Samori toute velléité de conquête en direction du Foutah-Djallon.La sécurité des routes une fois garantie par l'accord, la conquête des zones aurifères du Bouré et du Bidiga devint la priorité dans le plan de campagne de l'Almami Samori.
Dans le Bouré et le Bidiga, il ne rencontra aucune résistance, car ces gens ne se sont jamais battus contre un envahisseur. Ils se sont toujours contentés de négocier des conditions qui leur laissaient la liberté de se livrer à leur activité ancestrale d'extraction de l'or. Ils ont toujours été disposés à payer des tributs en or.La cause entendue, le pays fut exempté d'occupation militaire et de conscription. Ce fut le tour des chefferies situées,: dans la plaine de la Fyé et sur la rive gauche du Sankanrani de se soumettre à l'autorité de l'Almami Samori Touré. L'impact des conquêtes récentes avait été suffisamment marqué pour faciliter cette intégration.
Aussi l'Almami Samori dont les besoins en trésorerie et en armement étaient immenses exigea-t-il des tributs partictifièrement lourds.
Lors de la cérémonie de soumission de la contrée, le porte-parole, le Fina Nana N'Faly Kamara fut très éloquent en offrant près de trois cents fusils de fabrication locale, une chaîne en or de la longueur d'un homme debout les bras levés et une grosse tabatière remplie de poudre d'or.
Avec tous ces moyens, avait ironisé l'Almami, pourquoi donc, ami N'Faly Kamara, n'avez-vous pas « mesuré » la poudre contre les sofas, une fois ou moins ?
Faama, répliqua sans sourciller le griot, c'est que je ne me sens pas l'étoffe d'un guerrier ; et pour dire la vérité, nous tous du Bouré, nobles maninkas ou griots nous préférons de beaucoup aux combats l'exploitation paisible de nos mines d'or.
Dans leur progression à travers le Sankaran, les Cissé menaçaient maintenant les voies d'approvisionnement menant en Sierra-Leone.
Bien des mois auparavant, l'Almami avait protesté eï invoquant l'accord conclu à Kâlan-Kâlan. Il se présenta en victime d'agression ; bien mieux, il demanda la main de Séréfou Séré Cissé 23 dont la beauté juvénile avait certainement retenu son attention lors de sa captivité à Madina. Selon Mamadi Oulén Cissé:
La délégation envoyée par l'Almami et conduite par mon oncle Karamo Mamadi Cissé, avait été bien accueillie à Madina par le vieux souverain Séré Bréma.
Mais l'accord de délimitation des frontières conclu à Kâlan-Kâlan avait fait des mécontents dans l'entourage du vieux souverain.
Si le désir de maintenir une coexistence pacifique était sincèrement partagé par les deux monarques, il n'en allait pas de même à la cour de Madina où l'on se méfiait de tout ce qui touchait à Samori.
À la demande de mariage formulée par Karamo Mamadi Cissé, Séré Bréma avait répondu :
« Allez dire à mon fils que sa demande de mariage est recevable mais qu'un délai de réflexion est nécessaire. »
Cette réponse traduisait, d'une part les pressions auxquelles Séré Bréma était soumis et d'autre part l'espoir qu'il nourrissait peut-être en une issue victorieuse des conquêtes entreprises par son neveu dont la fougue lui inspirait confiance. En tout cas le porte-parole du vieux souverain avait transmis le message en ces termes :
« Notre maître nous charge de vous dire qu'il apprécie la fraternité des Touré mais que cela ne saurait autoriser Samori à prétendre à la main d'une noble Cissé de Madina. »
Propos, on ne peut plus vexatoires auxquels mon oncle répondit :
« Cependant vous n'ignorez pas qu'un tel mariage aurait l'avantage de consolider le trône branlant de votre maitre ! »
Ce fut de part et d'autre, colère et indignation, des propos acerbes furent échangés, la négociation avait échoué.
L'Almami Samori en tira les conséquences en décidant de se porter immédiatement sur les talons de Morlaye dans le Sankaran.
De passage à Kankan, il demanda à Karamo-Mori Kaba de lever des troupes de soutien, conformément aux clauses de l'accord de Tintioulén. Mais il lui fut répondu, par la voix de Daye Kaba : « Les Cissé de Madina sont nos frères et nos coreligionnaires de toujours ; nous ne pouvons les combattre pour personne d'autre. Nous sommes prêts à combattre itous les païens à vos côtés comme auparavant. »
En plus de la dénonciation unilatérale de l'accord de Tintioulén, ces propos faisaient une allusion par trop évidente à la fraîche conversion de Samori à l'islam. L'incident fut lourd de conséquences, la rupture étant désormais consommé.
L'Almami poursuivit son chemin pour aller neutraliser Morlaye dans le Sankaran. Il le fit prisonnier à Sirinkoro. Les Kaba mirent ce délai à profit pour fortifier la place de Kankan.
Séré Bréma dans un sursaut désespéré tenta de libérer son neveu en levant des troupes à la hâte, le gros de son armée ayant été capturé à Sîrinkoro. Saadji Kamara de Gbankouno fut pressenti mais il se récusa par prudence. Il usa néanmoins de ses bons offices pour obtenir la participation de Missadou dans le Konia.
Séré Bréma était au plus mal avec le Wassoulou ; il ne pouvait rien attendre de ce côté.
Confiant à son frère Kèmè Bréma le soin de mettre le siège autour de Kankan et d'y maintenir un blocus efficace Samori se porta lui-même au devant de Séré Bréma.
Les affrontements eurent lieu à Worokoro, dans cette ancienne capitale du Sabadou où le partage des dépouilles de Nantenin Famoudou avait été à l'origine d'un conflit que l'agression de Morlaye venait d'exacerber.
Séré Bréma s'était enfermé dans la place fortifiée ; il y était encerclé. Les éléments infiltrés par Samori obtinrent des succès rapides dans leur travail de sape sur le moral des défenseurs. En peu de temps l'armée des Cissé se débanda en se désagrégeant.
Samori proposa la paix au prix d'une reddition inconditionnelle. Les Doré de Missadou tentèrent alors une sortie désespérée et se firent massacrer; Vanfing Doré, leur chef y trouva la mort.
Bientôt Séré Bréma se retrouva seul avec ses familiers. Il s'enferma dans une case où il fut appréhendé.
Mamadi Oulèn Cissé nous rapporte :
Samori, toujours plein de déférence à l'égard de son ancien maître, lui demanda :Nous sommes en 1881.
Père, selon votre sagesse comment doit-on juger une telle affaire ?
De la manière la plus convenable que tu estimeras, mon fils, lui répondit le vieillard, en bon musulman acceptant le destin.
Sa vie fut épargnée mais il fut déporté à Kossaro dans un village d'un confluent du Milo, non loin de Diarradou. Il y a connu un exil relativement heureux en compagnie de ses chevaux favoris : Bibi et Alamamoudou.
Dans la stratégie samorienne, l'élément dioula jouait un rôle important dans la collecte et la diffusion des informations. La propagande diffusée avec facilité constituait un atout permanent pour la diplomatie de Samori.
Le conquérant évitait, autant que faire se peut, les actions brutales de nature à lui aliéner profondément ces populations. User de souplesse à leur égard pour se les concilier, était de meilleur aloi. Il convient de rappeler à présent que les Sakho et les Koulibali du Nord avaient pris fait et cause pour la ville de Kankan et ce en violation de leurs engagements de Damissakoro.
Séré Bréma vaincu à Worokoro, la place de Kankan soumise, l'Almami Samori entreprit de punir les défaitistes du Nord. Ceci était d'autant plus nécessaire et urgent que la situation créée risquait de faire tâche d'huile, menaçant du coup les intérêts économiques si importants dans la zone aurifère.
Il confia à Kèmè Bréma le soin de rétablir l'ordre en ramenant le Sakhodou et le Koulibalidou sous la coupe samorienne. Les négociations menées auprès de Djémori Sakho de Koundian connurent quelques succès.
Mais Kényéran, gros centre commercial résistait aux pressions exercées par les sofas. Les Koulibali y auraient été encouragés par Daye Kaba à partir de Ségou où il s'était finalement réfugié auprès d'Ahmadou Tall.
L'ennemi irréductible de l'Almam Samori Touré, en offrant ses bons offices dans l'établissement de contacts entre Kényéran et le commandement des troupes coloniales installé à Kita, a créé les conditions des premiers affrontements entre l'armée samorienne et les troupes coloniales présentes à Kita depuis le 7 février 1881.
Notes
1. Une forme de consultation populaire.
2. Cf. Yves Person, op. cit.
3. Voir liste des informateurs.
4. Gardien officiel du portail de Komodougou. Il a introduit
nuitamment la troupe guerrière de Samori dans l'enceinte de la cité.
Il a usé de son influence pour la soumission d'autres localités. Il
a été décapité à Fabala en 1887 avant le siège
de Sikasso. Maudit par les siens, son nom a été frappé de tabou.
Ce qui fera dire à Yves Person qu'il n'a
jamais entendu parler de lui, malgré l'importance du rôle que nous,
nous lui avons reconnu.
5. serment du dèguê : pâte de riz sur
laquelle on prononce des formules incantatoires dont la finalité est de faire
mourir les parjures.
6. Voir liste des informateurs.
7. Voir liste des informateurs.
8. Fille de Kaba Wulu Konaté de Faranfina.
Épouse préférée de l'Almami, elle a largement joui du
pouvoir impérial.
Son fils Sarankén Mori sera plus tard proclamé Prince héritier.
Elle refusa cependant de partager l'exil avec l'Almami pour ne pas être parricide
; mais certainement parce qu'il n'y avait plus de trône à sauvegarder
pour son fils.
9. Guinzé : objet métallique en alliage fer
et bronze, sous forme de baguette. Servait d'étalon monétaire surtout
dans la région forestière : Toma Guerzé, Kono, etc.
10. Fournisseur de chevaux, d'armes et de munitions à l'armée
samorienne, il a été intégré à la famille de l'Almami
pour le rôle joué au siège de Sikasso.
Père de Alpha Touré, qui fut boucher à Kankan et à Faranah,
lui, même père de Sékou Touré, premier président
de la République de Guinée (1958-1984).
11. Bolotigui de bolo : bras, branche commandant d'une
compagnie de sofas.
12. Kélétigui de kélé : guerre,
armée commandant de corps d'armée.
13. Hameau de forgeron, où l'on peut voir encore
les hauts fourneaux au flanc du Mont-Simandou, non loin de Diarradou.
14. Voir liste des informateurs.
15. Voir liste des informateurs.
16. Sangbantigne Féré, Féré le
philosophe humoriste.
17. Cordonnier.
18. Voir liste des înformateurs.
19. Aïeul vénéré des Kaba du
Baté. Sa tombe est bien entretenue et le renouvellement du revêtement
de sable donne lieu chaque année à une mobilisation populaire.
Les arbres qui ont poussé là sont appelés respectueusement : Môgnouma-yiri.
20. Voir liste des informateurs.
21. Chef de guerre émérite de Kouroussa
qui a si bien résisté à l'Almami Samori que celui-ci n'en vint à bout
que par négociation.
L'empereur fit son éloge lors de sa reddition et le confirma à la tête
de la place de Kouroussa (1878).
22. Il nous a enseigné à l'école
primaire supérieure Camille Guy de Conakry (1943-1946).
Inspecteur de l'Enseignement primaire à Kankan, il a été le
véritable promoteur de cette recherche en portant à notre premier manuscrit
un intérêt qui ne s'est pas relâché jusqu'à la publication
de notre premier essai en 1963 dans le numéro 1 des Recherches
Africaines. (Etudes Guinéennes, ns.) lorsqu'il a eu en charge l'Institut
National de Recherches et de Documentation de Guinée qui a remplacé la
section guinéenne de l'IFAN.
La publication de ce fascicule a permis aux éminents chercheurs tels que Yves
Person, Jean
Suret-Canale d'avoir accès à notre très modeste contribution à l'histoire
de l'Almami Samori. Les critiques et les suggestions formulées nous ont encouragé à pousser
toujours plus loin notre recherche. Qu'il nous soit permis de rendre ici un hommage
sincère à feu El
Hadj Chaikhou Baldé.
23. Elle épousa l'Almami Samori et lui survécut.
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