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Camara Laye
Le maitre de la parole
Kúmá Lafölö Kúmá

Paris. Edition Presses Pocket. 244 p.

Kuma lafolo kuma. Le maitre de la parole

L'Afrique et l'appel des profondeurs

Quand des peuples vivent depuis des années en peuples libres ou sous une influence, dans la féodalité ou sous l'influence coloniale, et que les pays qui sont les leurs, — même s'ils sont désormais francophones comme l'est le pays ex-colonisateur lui-même, sont néanmoins différents de la France au point où l'Afrique l'est de l'Europe par les usages autant que la nature et le climat, il est naturel que ces peuples se cherchent, qu'ils se reportent dans leur passé, et que, creusant ce passé, ils y recherchent passionnément les traits des êtres et des choses qui ont guidé leur destin.
Vivant d'abord libres, et puis sous la domination coloniale et y vivant depuis bien longtemps au sein d'une politique d'assimilation quasi-totale, les peuples du Haut-Niger, bien que dépendants, ne continuaient pas moins, sous l'influence et par le truchement des griots, de revivre leur passé, de se nourrir de leur civilisation traditionnelle. En effet, cette civilisation traditionnelle est une très vieille civilisation ; les spécialistes en cette matière nous diront bien un jour, avec certitude peut-être, s'il y eut des échanges entre le cœur de l'Afrique et Carthage, entre ce cœur et l'Egypte ancienne. Ce qui est demeuré fait des peuples du Haut-Niger des animistes faiblement teintés d'islamisme. Ce que l'on sait aussi avec une certitude absolue est que cette civilisation — plus rurale qu'urbaine — a connu au temps de l'Empire du Mali un élan extraordinaire et son apogée au XIVe siècle. Mis à part quelques fugaces réveils elle s'est, depuis, comme figée.
Mais après les indépendances politiques respectives, si les peuples concernés s'ouvrent comme il se doit aux apports extérieurs, s'ils se cherchent et se trouvent, on pourrait alors assister à la renaissance d'une civilisation nouvelle, si vigoureuse que d'ici quelques décennies, cet immense pays qu'arrose le Niger apparaîtra en de nombreux points florissant et méconnaissable.
« Le malheur est qu'il n'existe pas de renseignements écrits sur la manière dont les différents royaumes de l'Ouest africain étaient gouvernés. Le Mali n'a pas laissé d'archives ; les actes officiels étaient proclamés de vive voix. Lors du pèlerinage de Mansa Moussa en 1334, les informateurs d'Al Omari lui apprirent que les gens du Mali n'employaient presque jamais l'écriture dans l'administration. Les ordres du roi, les proclamations étaient transmises par voix humaines, selon une habitude plusieurs fois séculaire. Les hérauts, ici les griots, constituaient à cette époque, une véritable chancellerie. C'est eux qui, par le seul travail de la mémoire, détenaient les coutumes, les traditions et les principes de gouvernement des rois. Et chaque famille royale avait un griot préposé à la conservation de la tradition. Mais la traite [des Noirs], principalement, a bouleversé l'Afrique antique bien hiérarchisée, où chacun avait sa place. » Dès lors, les ordres de valeurs ont changé. Nous vivons aujourd'hui dans un monde où le griot n'a pas encore retrouvé un équilibre ; il se voit maintenant condamné à voyager de capitale en capitale, pour faire des disques, alors qu'avant, son rôle était l'art de la parole et de la musique, dans les familles royales. Et parce que le Continent noir a toujours été le Continent de l'oralité, nous comprenons qu'il y ait carence de documents écrits sur le Haut-Niger dont nous parlons aujourd'hui. Mais les griots, nous le verrons plus loin, sont des documents parlants.
Comment, dans ces conditions, ne pas être tenté de recourir aux travaux de collecte des traditions de ce passé si lointain, si proche aussi ? Car si les civilisations, tout comme les hommes, meurent aussi, le présent ne devrait-il pas sortir du passé et de l'avenir du présent ? La sagesse des Anciens et du passé ne devrait-elle pas servir d'exemple à la génération montante? L'émancipation africaine est-elle le complet veston en laine et la bouteille de whisky dans un continent où la chaleur, par endroits, atteint 40° à l'ombre ? Ne résiderait-elle pas plutôt dans notre enracinement dans le passé et, en même temps, dans notre ouverture aux valeurs de l'universel ?
Comment, dans ces conditions, ne pas être tenté de transcrire auprès des peuples concernés et de leurs traditionalistes, les légendes, alors que, vraiment, par l'enseignement reçu dans les écoles européennes, chaque cadre africain se met en état de participer activement à la collecte et à la diffusion de la véritable tradition orale du Continent noir, en l'écrivant aussi bien dans les langues européennes que dans la langue du griot ?
Mais c'est bien pourquoi il serait urgent que chacune de nos générations participât activement à la collecte de ces légendes, avant qu'il ne soit trop tard, car celles-ci constituent les fondements mêmes de notre histoire, et il faut le dire, de nos civilisations traditionnelles particulières.
Si l'Afrique d'aujourd'hui est un continent neuf, parce qu'elle est née récemment à la souveraineté internationale, si elle doit cesser de faire figure de continent consommateur de civilisations uniquement, si cette Afrique, pour se réhabiliter face aux autres continents, doit apporter une danse plus rythmée à la ronde universelle à laquelle chaque civilisation particulière porte sa danse propre, c'est notre Tradition orale qui peut le mieux libérer cette danse et ce rythme. C'est en elle que se trouvent toutes les valeurs du passé africain, au triple plan moral, historique et socio-politique. Ces valeurs sont, chez les Malinké, une éthique comportant la générosité, la loyauté, la chevalerie, le respect de la parole donnée, la pratique de l'Islam, la cora 1 et la cola 2.

Les fondements de nos civilisations traditionnelles particulières! Oui, mais avant de pousser plus avant, il conviendrait d'abord de définir ce concept de civilisation. Certains confondent sciemment ou inconsciemment et peut-être plus inconsciemment que sciemment, la mécanisation et la civilisation. Et quand il leur est parlé de l'Europe ou de l'Amérique, et notamment des exploits de ces continents, ils ne voient ou ne feignent de voir, dans ces exploits, que l'aspect technique, le côté mécanique, c'est-à-dire le rationalisme de l'Europe ou de l'Amérique.
Or la civilisation, c'est autre chose; autre chose que des machines et bien autre chose assurément que les bombes et les vaisseaux interplanétaires. La civilisation, c'est peut-être une façon de faire et de vivre… Et les civilisations ont existé avant l'âge industriel, avant les progrès techniques qui en ont résulté, ces progrès que l'Afrique ne refuse pas, qu'elle attend au contraire impatiemment, mais qu'elle tient, qu'elle fera sagement de continuer de tenir, avec René Grousset et d'autres excellents esprits, pour complémentaires quant à la civilisation tout court.
Car si le corps de l'homme a des besoins, l'âme en a aussi, et l'âme tout de même vient avant le corps, bien qu'elle n'en soit pas séparable — bien qu'elle en soit séparable à l'instant de la mort seulement ! — bien qu'il ne faille pas, tant que l'on vit, dédaigner le corps. Et parfois, l'on assiste à l'étouffement de l'âme sous l'accumulation niécanique, dans les très grandes villes. Là, l'âme se trouve souvent si contrainte (dominée qu'elle est partant de progrès qui ne la concernent pas) qu'elle choisit, pour fuir sa contrainte, des chemins et des issues souvent fort bizarres, plus bizarres, assurément, que ce qui nous apparaît si extraordinaire dans nos vieilles croyances au rationalisme occidental. Mais nous ne connaissons tout l'Occident qu'insuffisamment, nous voulons dire : périphériquement. Cependant nous ne devons guère nous tromper sur ce rationalisme qui est infiniment plus dans les mots que dans les esprits, car lorsque nous levons le regard sur la France — où nous avons vécu pendant longtemps, pendant dix ans, nous voulons dire : de 1946 à 1956 — que nous connaissons par conséquent mieux, bien mieux, lorsque nous levons le regard sur cette France, disons-nous, sur ce qu'elle a de plus authentique, ce ne sont pas les machines que nous voyons briller au sommet, mais des livres, mais des peintures, mais des architectures. Et ce dest pas non plus le ronflement des machines que notre oreille perçoit, mais l'harmonie des orchestres.
Ce que la France a de plus haut et d'authentique et de profond, ce qui en fait un grand pays habité par un grand peuple, ce ne sont pas la superficie de son territoire et la densité de sa population — bien que ce soit celles-là aussi! — mais les plus nobles et les plus grands idéaux mus par ce pays et par ce peuple, c'est son esprit, donc le message de ses écrivains, de ses chercheurs, de ses professeurs, de ses peintres, de ses architectes, de ses musiciens, de ses moralistes; c'est son appel des profondeurs cachées dans toute vie. Et cet appel, et ce message, qui sont l'âme même de la France, sont des valeurs plus hautes, infiniment plus hautes que les valeurs du rationalisme tout court. C'est une véritable vibration de l'âme, un vif appel des profondeurs de l'âme.
Cette vibration de l'âme, cet appel dont nous venons de parler, sont plus vifs encore, croyons-nous, chez l'Africain, pour la simple raison qu'il n'y a pas encore d'intermédiaire entre lui et la nature, sinon plus vifs, certainement plus généralisés. Nous observons d'ailleurs aussitôt que l'Européen ressent plus spécialement l'appel des profondeurs en présence d'une œuvre d'un caractère inhabituel.

Notes
1. La cora est la harpe africaine de vingt et une à vingt-six cordes. Elle fut créée à une date lointaine par les griots de Ngabou. Elle servait à bercer les soirées de la noblesse de l'Empire du Mali. Aujourd'hui, les griots s'en servent pour bercer de rhapsodies les soirées de quiconque le désire. Ainsi, par la musique, parviennent-ils à donner au cœur la trempe d'acier en rappelant les hauts faits des ancêtres. Le répertoire tiré de la Cora est riche. Le premier air qu'un griot instrumentiste apprend à jouer est : Kéléfaba ou le grand Kéléfa, un redoutable guerrier Manding. Il y a aussi le Douga, le Soundiata, le Soumaoro, le Boleoba ou grand air joué pour les hommes célèbres et des airs pour tous les anciens rois du Mali. La Cora est un instrument de musique très harmonieux et mélodieux.
2. Cola : La cola est un arbre fruitier de la famille des sterculiacées, originaire de la côte occidentale d'Afrique (son fruit appelé noix de cola, contient des alcaloïdes stimulants). Les noix de cola jouent en Afrique de l'ouest le même rôle que les fleurs en Europe.